Abonné

Interview de Philippe Mangin, président de Coop de France « Permettre aux exploitants d’être sociétaire-actionnaire, c’est les intéresser à l’aval »

- - 8 min

Président de Coop de France, Philippe Mangin revient sur la crise laitière. Pour lui, la mise en place d’une contractualisation entre coopérative et éleveur, sur le modèle de ce que propose la FNCL, peut être positive. Parce qu’elle assure un débouché au producteur et le responsabilise. Mais aussi parce qu’elle donne plus de visibilité aux entreprises, ce qui peut les aider à accroître leur compétitivité. Dans la contractualisation, l’interprofession laitière a, selon lui, un rôle à jouer au niveau de la gestion des volumes peu valorisés. Le secteur ne peut faire l’économie d’une vraie solidarité entre coopératives, qu’il appelle de ses voeux.

Agra Presse hebdo : Comment expliquez-vous le positionnement de la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières), qui vient de publier un rapport sur la contractualisation dans le secteur laitier, jugé très libéral par de nombreux acteurs ?
Philippe Mangin : Il s’agit de leur part d’un papier « martyr », sacrément courageux. Il dit qu’il faut anticiper la suppression des quotas, qu’il faut sortir du bois. Je ne suis pas sûr que les groupes privés soient si séduits que ça par la contractualisation. Ils ont plutôt intérêt à ce que le maillon producteur ne soit pas trop organisé, pas trop capable d’établir des règles. Même si ce n’est pas leur discours, les industriels pourraient même avoir intérêt à piocher à droite et à gauche pour tenter de rallier les meilleurs producteurs. La situation serait différente en cas de pénurie de la matière. Mais le secteur laitier est dans une situation inverse. Le document de la FNCL constitue une bonne base de discussion. Le papier est sur la table, il faut l’enrichir, négocier.
Le contrat proposé par la FNCL vous semble-t-il suffisamment protecteur pour le producteur ?
Un contrat, c’est un ensemble de droits et de devoirs. Peut-être qu’il comporte plus de devoirs que de droits selon certains observateurs. Mais la première protection qu’il offre au producteur, c’est la sécurité de son débouché pour un volume. Or, aujourd’hui, les producteurs de lait ne sont pas tous sûrs qu’ils auront encore demain une entreprise de collecte près de chez eux. La menace de fermeture d’usine dans certaines microrégions est réelle. Le rapport évoque la notion de pluriannualité. Pour moi, un contrat sur une période de 3 ans, ce serait mieux. La volatilité des prix pourrait ainsi être lissée comme cela a été le cas dans les anciens accords interprofessionnels sur le prix du lait. Ce qui manque en revanche, et ça vaut pour la coopération en général, ce sont les engagements que celle-ci prend vis-à-vis de ses membres. S’ils existent, il faudrait les faire apparaître, les formuler et les traduire dans le document. On ne le dit pas assez.
Mais que pensez-vous de l’obligation d’approvisionnement, de la gestion de la saisonnalité qui fait porter les contraintes sur le producteur ou des primes que pourraient toucher certains adhérents et pas d’autres ?
Sur la saisonnalité, la contrainte doit être partagée. Le producteur peut l’atténuer un peu en réfléchissant son système de production. L’apparition de nouvelles primes (1) ne me choque pas. Un traitement équitable de l’adhérent ne signifie pas égalitaire. Au travers du débat, la vie de la coopérative consiste à essayer de définir les modalités de la solidarité. Pour l’obligation d’approvisionnement, il faut comprendre que ce rapport est une base de négociation.
En ce qui concerne la définition du prix, peu de garanties apparaissent pour le producteur : les dirigeants pourront s’appuyer sur les indicateurs de l’interprofession, mais rien n’est obligatoire. N’y a-t-il pas un risque ?
La référence à l’interprofession pour définir le prix existait dans trois secteurs : le champagne, la betterave et le lait. Elle a volé en éclat. Dans le champagne, l’interprofession n’a plus de rôle. Dans le sucre, elle existe toujours mais compte de moins en moins d’acteurs. Plus que sur le prix, je verrais le rôle de l’interprofession laitière dans la fixation des volumes de production B et C (2). Je pense que ces niveaux devraient correspondre à des pourcentages réduits du volume total alloué à chaque producteur. Si ces volumes étaient fixés à l’échelon de l’interprofession, nous préserverions l’étanchéité d’un débouché par rapport à un autre. Dans un contexte aussi grave qu’aujourd’hui, c’est peut-être le moment de trouver des accords de ce type. Lactalis, qui est le deuxième producteur d’emmental derrière Entremont, pourrait lui aussi être favorable à de tels accords interprofessionnels. Et de toute façon, il y a un prix en-dessous duquel l’industriel soucieux de la pérennité de son bassin de production ne descendra pas. Car il sait que cela provoquerait de la casse dans les campagnes.
Globalement, vous ne semblez pas opposé à l’idée d’une contractualisation dans le lait, qui est une rupture totale des mentalités qui animent la filière. Pourquoi ?
La contractualisation développe une culture de la responsabilité. Une entreprise qui maîtrise une relation avec ses fournisseurs, ça ne peut que la rendre plus performante. Sans contractualisation avec le producteur, l’entreprise n’a pas de visibilité et pourrait dire : « Avec des livraisons à 102 % des prévisions de volume, je ne peux pas vendre correctement ». En céréales, l’engagement avant moisson est une donnée déterminante pour les marges de la coopérative. On peut espérer que dans le lait, cette flexibilité qui permet de ne plus avoir le couteau sous la gorge pourra améliorer les performances. Ce qui, dans les coopératives, bénéficiera au final aux producteurs.
Le lait n’est aujourd’hui pas le seul secteur en difficulté. A votre avis, quels sont les outils qui pourraient permettre de lutter contre ces crises à répétition ?
Il faut que la loi de modernisation en préparation comporte un grand chapitre sur l’organisation économique. Il n’y a plus un seul secteur qui puisse faire l’économie de cette réflexion. L’une des solutions pour faire bouger les choses est d’inciter les agriculteurs à devenir actionnaires de leurs entreprises. C’est en cela que le modèle du nord de l’Europe est intéressant. Il doit nous interpeller dans sa réussite du principe de l’actionnariat paysan. Permettre aux exploitants de devenir sociétaire-actionnaire, c’est les intéresser à l’aval de leur métier. Cette loi doit aussi permettre d’encadrer la contractualisation. Toutes les modalités contractuelles ne peuvent évidemment pas s’inscrire dans cette loi. Mais on peut imaginer qu’elle définisse des garde-fous ainsi qu’un lieu crédible d’arbitrage et de validation des contrats. Les interprofessions seules ne peuvent pas tenir ce rôle. Il faudrait y intégrer d’autres partenaires, comme les associations ou groupements de producteurs, peut-être la distribution. Encore faut-il en avoir le courage politique.
Sodiaal va reprendre Entremont avec Albert Frère. Que va-t-il advenir selon vous du statut des producteurs ?
Il me semble incontournable d’aboutir à un statut coopératif pour tous les producteurs. Ce sera impossible de créer une relation de proximité sans une relation capitalistique.
Quels sont selon vous les points déterminants pour que cette reprise complexe réussisse ?
Le plus dur va être que les deux parties trouvent un intérêt commun. La reprise va se faire sous l’égide du Ciri (3), ce qui est plutôt positif, car cela peut accélérer les choses. Mais pour le moment, tout le montage reste à faire. Le tour de table est inconnu. La capacité de Sodiaal à rassurer les producteurs va compter. Il faut également la mise en place d’une vraie solidarité coopérative. Cette opération doit amener la coopération laitière dans son ensemble à se sentir concernée. Il faut que les acteurs se mettent autour de la table pour discuter du marché et des débouchés de l’emmental. Je n’exclus pas qu’un accord industriel à ce sujet soit ouvert à Laïta ou à d’autres.
(1) Primes au regroupement, à la fidélité, aux JA, à la saisonnalité…
(2) La FNCL propose trois types de volumes à contractualiser : le volume A correspond aux débouchés traditionnels, le volume B sert à garantir le volume A et le volume C est un volume pour lequel la coopérative ne dispose pas de débouchés satisfaisants.
(3) Comité interministériel de restructuration industrielle.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

interprofession
Suivi
Suivre
économie
Suivi
Suivre