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Edwige Duclay, chargée de la coordination du plan chlordécone IV Phytos : « Le chlordécone ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt »

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Haut fonctionnaire passée par le ministère de la Transition écologique, Edwige Duclay a été nommée le 5 février à la coordination du plan chlordécone IV. Une mission que cette ingénieure agronome d’origine martiniquaise, architecte de la campagne nationale de la surveillance des pesticides dans l’air, compte mener en entraînant une réflexion plus générale sur la réduction des pesticides.

Quel accueil le quatrième plan chlordécone a-t-il reçu sur le terrain lors des lancements en Guadeloupe et Martinique ?

Le plan a été plutôt bien accueilli localement, ce qui peut être lié au fait que les parties prenantes ont pu participer à la co-construction. La consultation du public a permis de recueillir 1 600 commentaires et 9 000 votes, avec deux tiers des participants qui se sont exprimés favorablement aux stratégies proposées, et moins de 10 % qui s’y sont opposés. Aujourd’hui, les préfets et les parties prenantes sont mobilisés. Il y aura au moins trois comités de pilotage locaux par an. Ce sont des rendez-vous importants pour faire avancer le plan et j’y assisterai.

J’ai pu aussi constater sur les deux îles la même volonté d’être protégé. Il y a des attentes fortes sur la mise en œuvre concrète et opérationnelle de ce plan, et en particulier sur la cartographie des sols, le soutien aux agriculteurs et pêcheurs, l’accompagnement des travailleurs agricoles, les contrôles de l’alimentation, la chlordéconémie [mesure de la chlordécone dans le sang ndlr] et l’information des populations.

Quelles sont les principales différences de ce quatrième plan par rapport au précédent ?

Tout d’abord, le budget est inédit, avec près de 93 millions d’euros, qui correspondent à la somme des budgets des plans précédents. Et puis, très humblement, dans la lignée des propositions du rapport de la commission d’enquête parlementaire présidée par Serge Letchimy et rapportée par Justine Benin, ma nomination en tant que coordonnatrice est aussi une première. Je suis placée directement auprès de la Directrice générale des outre-mer (DGOM) et du directeur général de la santé (DGS), pour veiller à la mise en œuvre du plan au niveau national comme au niveau local, en lien étroit avec les préfets, les parties prenantes, et par les pilotes, dont les onze ministères concernés.

Les plans précédents nous ont permis d’acquérir des connaissances que nous allons mettre en œuvre dans celui qui débute. En matière agricole, nous savons par exemple qu’il est possible de décontaminer un bovin en six mois, grâce à une alimentation sans chlordécone. En plus d’analyses gratuites des sols, de l’eau et des fourrages, nous allons donc proposer des aides à l’investissement aux producteurs pour construire des abris adaptés pour tenir leurs animaux éloignés des sols contaminés.

Pour les cultures, nous savons aussi aujourd’hui que les fruitiers ou la canne à sucre ne sont pas sensibles à la chlordécone, à l’inverse de tous les tubercules. Les agriculteurs pourront être mieux conseillés et accompagnés financièrement sur tous ces volets, par des acteurs comme le GDS de Martinique. Par ailleurs, ce plan prévoit un axe « santé-travail » pour améliorer la prévention et la prise en charge des maladies professionnelles liées à l’exposition aux pesticides, dont la chlordécone.

Quelle partie du budget total sera dédiée à ces mesures ?

Au total, près de 19 % du budget est dédié à tendre vers le « zéro chlordécone » dans l’alimentation. Il y aura par exemple un renforcement des contrôles, qui s’appliquera aussi aux circuits dits « informels » et 5 millions d’euros pour les analyses de sols, d’eau et de fourrages pour les agriculteurs. Près de 3,4 millions d’euros seront consacrés à l’accompagnement des agriculteurs et éleveurs.

Le volet santé, qui comprend par exemple les mesures de chlordéconémie et l’accompagnement des jardiniers familiaux, est évidemment aussi très important, avec près 38 % du budget à lui seul. Nous consacrerons enfin 28 % de l’enveloppe à l’axe recherche, dont une partie sur les méthodes de remédiation des sols et l’amélioration des connaissances sur l’impact environnemental et sanitaire de la chlordécone. Un appel à projets de recherche sera lancé d’ici la fin de l’année et un grand colloque international autour du chlordécone devrait être organisé en 2022.

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Où en est le fonds d’indemnisation des victimes, créé par décret fin décembre ?

Il faut rappeler que ce fonds vise à indemniser les maladies liées aux expositions professionnelles ou prénatales des enfants de professionnels à l’ensemble des pesticides, et pas seulement la chlordécone. Cela étant dit, je n’ai pas encore de chiffres détaillés, mais peu de dossiers ont été déposés aux Antilles. Sur ce point, nous sommes en contact avec l’association Phyto-victimes pour voir comment accompagner les malades à se faire connaître, nous espérons avancer assez vite. Dans le cadre du plan, il est prévu d’ouvrir un centre de consultation de pathologies professionnelles et environnementales aux Antilles, avec une consultation en santé environnementale déjà ouverte tous les jeudis, au Centre hospitalier universitaire de Martinique.

L’autre volet important sera la révision des tableaux des maladies professionnelles. Les discussions sont en cours dans les instances paritaires, côté régime agricole et régime général, pour examiner l’ajout du cancer de la prostate aux maladies liées aux pesticides. Les instances devraient rendre leur avis d’ici juillet, et le gouvernement prendra sa décision en fonction du résultat.

Ce plan comporte quarante-sept mesures, dont vous devrez veiller à la mise en œuvre sur les deux îles. Comment comptez-vous procéder concrètement ?

Ma priorité sera de renforcer la coordination et de lever tous les freins. Je souhaite en particulier cibler l’effort sur les actions à gain rapides ou particulièrement sensibles, soit parce qu’elles sont porteuses d’espoir, soit parce qu’elles nécessitent un effort important de coordination. J’espère que nous avancerons rapidement sur l’accompagnement des travailleurs agricoles et toutes les mesures qui permettent de protéger la population et tendre vers le « zéro chlordécone » dans l’alimentation.

Pour moi, le chlordécone ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. C’est-à-dire que, sans me disperser, je souhaite que le lien soit fait entre le problème du chlordécone et la nécessaire réduction des pesticides de manière plus générale. Ce dossier a entraîné une prise de conscience locale, et nous essaierons de croiser la vision de ce nouveau plan avec le plan Ecophyto II +.

Les députés et élus régionaux des Antilles s’inquiètent d’une clôture du volet judiciaire par le tribunal de Paris pour cause de prescription. Cette décision de justice pourrait-elle faire évoluer le plan ?

Le plan fixe un horizon sur sept ans, ma responsabilité et mon engagement portent sur sa mise en œuvre. Plusieurs manifestations ont beaucoup mobilisé localement, parce que ce sujet touche les gens, ce que je comprends.

Tourné vers l’avenir, ce plan est une façon de trouver des alternatives, des solutions. Il traduit un engagement fort du président de la République d’avancer, comme il l’avait annoncé sur place, « sur le chemin de la réparation et des projets ». Emmanuel Macron est le premier président de la République à reconnaître une part de responsabilité de l’État face à ce scandale environnemental.

« Le budget correspond à la somme des budgets des plans précédents »

« Près de 3,4 millions d’euros consacrés à l’accompagnement des agriculteurs et éleveurs »

« Le chlordécone ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt »