« En grande partie, inutiles et dommageables » : c’est avec ces mots que l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) définit les mesures de soutien public en faveur du secteur agricole entre 2017 et 2019, dans son rapport annuel sur le suivi et l’évaluation des politiques agricoles, publié le 30 juin. En raison de leur caractère distorsif, l’OCDE appelle donc les gouvernements à réallouer leurs moyens financiers dans des investissements qui rendront leur secteur agricole plus productif, durable et résilient, alors qu’avec la survenance de la pandémie de Covid-19 ces soutiens publics pourraient bien connaître un rebond en 2020.
« Les mesures publiques de soutien direct aux agriculteurs, notamment celles qui maintiennent les prix intérieurs au-dessus des niveaux internationaux, nuisent aux consommateurs et ne font qu’accentuer les distorsions du marché », souligne l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) dans son rapport annuel intitulé « Politiques agricoles : suivi et évaluation » publié le 30 juin. Au cours de la période 2017-19, parmi les 54 pays étudiés (tous les pays de l’OCDE et de l’UE, plus douze grandes économies émergentes), 446 Mrds par an ont été versés aux agriculteurs sous forme de soutien direct, soit 12,5 % des recettes agricoles brutes, contre 18,4 % en 2000-2002. Mais les mesures les plus distorsives (soutien des prix, paiements basés sur la production ou sur l’utilisation sans contraintes d’intrants variables), représentent 69 % des transferts bruts à la production dans tous les pays, contre 73 % en 2000-2002. Au sein de l’UE, la part du soutien aux producteurs dans les recettes agricoles brutes s’est stabilisée autour de 19 % depuis 2010, soit 102 Mrds $ alors qu’aux États-Unis, cela représentait 11 % des recettes agricoles brutes en 2017-2019, soit 42 Mrds $. Au Japon, le soutien aux producteurs reste très élevé avec une part de 41 % des recettes agricoles brutes (2,4 fois supérieur à la moyenne de l’OCDE), soit 37 Mrds $ en 2017-2019. À l’opposé, le Brésil a fourni des niveaux relativement faibles de soutien et de protection à l’agriculture. La part du soutien aux producteurs dans les recettes agricoles brutes est passée de 7,6 % à 1,7 % entre 2000-2002 et 2017-2019, soit 2 Mrds $. Par ailleurs, « six pays, notamment l’Argentine et l’Inde, ont implicitement taxé leurs producteurs agricoles à hauteur de 89 Mrds $ (78 Mrds €) par an, en appliquant des mesures qui ont minoré les prix intérieurs de certains produits. Mais, même si elles abaissent globalement le niveau de soutien, ces taxes implicites n’en accentuent pas moins les distorsions du marché en général ». Dans son rapport, l’OCDE explique que les soutiens aux prix du marché (tant positifs que négatifs) et les soutiens budgétaires générateurs de plus de distorsions se révèlent généralement avoir des effets négatifs sur la productivité et sur l’environnement. En conséquence, précise l’institution, la majorité du soutien à l’agriculture n’est pas ciblée sur les résultats recherchés par les États.
Des moyens financiers insuffisants
En parallèle, l’OCDE constate que la plupart des pays consacrent moins de moyens financiers à l’amélioration de la performance à long terme du secteur agricole. Entre 2017-2019, les dépenses affectées à la recherche-développement, aux infrastructures, à la biosécurité et à d’autres services profitables au secteur ont atteint seulement 106 Mrds $ par an dans les 54 pays étudiés. Quant aux subventions aux consommateurs, elles n’ont représenté que 66 Mrds $ par an. Selon l’OCDE, « des réformes visant à réduire le soutien à l’agriculture et à privilégier des formes de soutien moins génératrices de distorsions pourraient amener des améliorations en matière de croissance de la productivité durable ». À cette fin, le rapport recommande aux différents pays d’investir dans les technologies numériques actuelles afin de contrôler le respect des mesures en vigueur, d’évaluer et réviser la réglementation, et d’améliorer l’accès aux données agricoles.
Productivité, durabilité et résilience
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Pour rendre leur secteur agricole plus productif, durable et résilient, les gouvernements doivent d’abord, explique l’OCDE, éliminer progressivement les mesures qui sont à l’origine de distorsions (soutien des prix, soutien budgétaire étroitement lié à la production et à l’utilisation d’intrants). Les moyens financiers seront ainsi alloués ensuite pour financer des services publics qui génèrent un système d’innovation très performant et un environnement biosécuritaire compétitif et résilient. L’OCDE recommande ainsi d’investir dans les transports, et dans la fourniture de technologies de l’information et de la communication, notamment d’infrastructures de connectivité dans les zones rurales. Les politiques publiques peuvent faciliter ce type d’investissements, en particulier ceux propres à améliorer le capital humain et à faciliter les processus décisionnels des exploitations en leur donnant accès à des services, des connaissances et des informations. Par ailleurs, l’OCDE recommande aussi aux gouvernements d’investir dans la biosécurité et dans la santé animale et végétale.
Alors qu’aujourd’hui plus d’un neuvième des recettes agricoles brutes à l’échelle mondiale est le produit des politiques publiques, Ken Ash, directeur de la Direction des échanges et de l’agriculture de l’OCDE, explique qu’« il faut que les gouvernements investissent dans le bon fonctionnement des systèmes alimentaires ». Constatant l’inutilité et le caractère dommageable de certaines mesures de soutien à l’agriculture, il appelle les gouvernements, surtout dans le contexte du Covid-19, à « réduire le soutien public au secteur agricole qui est générateur de distorsions, en recentrant leurs efforts et leurs ressources sur des interventions qui produisent de meilleurs résultats pour l’agriculture et la société dans son ensemble ».
Toutefois, la survenance de la pandémie de Covid-19 et ses conséquences sur le secteur agricole, pourraient finalement engendrer une nette hausse des soutiens distorsifs dès 2020.