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Porc & lait : après les crises, l’Ouest se relève et évolue lentement

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Lors du Space, le salon de l’élevage qui s’est tenu à Rennes du 12 au 15 septembre, le Crédit agricole a noté, pour la Bretagne, une forte baisse des encours à court terme et une reprise des investissements sur le premier semestre 2017. Dans l’ensemble, la situation des éleveurs de vaches laitières et de porcs s’assainit – plus lentement en lait – et certains réinvestissent déjà, après des années de marasme – près de dix ans en porc. Mais le Crédit agricole note de fortes disparités entre éleveurs. Le redoux économique est l’occasion de tirer les leçons des crises passées et d’évoluer : la filière porcine se concentre et voudrait différencier l’origine France. En lait, la principale coopérative évolue vers la « création de valeur », et d’autres pourraient suivre dans cette voie.

Après une année 2016 difficile, les deux filières phares de l’Ouest « se redressent » en 2017, et plus particulièrement la production porcine, sortie plus tôt et plus rapidement du marasme que la production laitière. C’est le tableau dressé par le Crédit agricole en s’appuyant sur les emprunts et les trésoreries de ses clients (huit agriculteurs sur dix), lors d’une conférence de presse au salon de l’élevage de Rennes (Space) le 14 septembre.

En Bretagne, les réalisations de prêts sont en hausse de 2,58 % sur le premier semestre 2017. Des chiffres qui se manifestent « d’une part par les agrandissements d’exploitation et d’autre part par les investissements en matériel agricole et en robotisation », détaille le Crédit agricole. En lait, les investissements portent notamment sur des projets de conversion en bio. Signe de l’amélioration de la conjoncture dans l’Ouest, la forte baisse des encours à court terme, signalée par le Crédit agricole. La banque précise toutefois qu’elle constate des résultats très hétérogènes dans une même filière et dans un même département.

L’ensemble des producteurs profite d’un redoux des conjonctures laitière et porcine. Descendu au-dessous des 300 €/1 000 l en 2016, le prix du lait est reparti à la hausse ces derniers mois, avec dans certaines régions un prix jouxtant les 340 €/1 000 l. Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), constate « que cela va un peu mieux ». Mais bon nombre d’acteurs de la filière estiment que ce prix ne va pas flamber de nouveau, mais plutôt se stabiliser pour la fin de l’été de 2018. En porc, le prix du cadran est resté au-dessus de 1,30 €/kg tout au long de l’année. Au premier semestre 2017, le prix du porc s’est accru de 22 % par rapport à l’été 2016 tandis que le prix des aliments est resté stable.

« Moins d’euphorie que d’autres fois »

« La période difficile est passée, commercialement parlant, observe Alexandre Gawlick, directeur commercial chez Agriest (équipement d’élevage). Nous étions dans le creux jusqu’à mai ». Comme d’autres fournisseurs, il constate une légère reprise des investissements de la part des éleveurs depuis le deuxième trimestre de l’année. Stéphane Lemarchand, directeur marketing et développement chez San’élevage, évoque des « petits investissements, notamment dans les niches à veau » où le marché avait chuté de 20 % en 2016 dans l’entreprise. « Il y a cependant moins d’euphorie et moins d’emballement que d’autres fois », soulignait-il.

Chez Évolution (génétique), Gilles Delaporte, directeur général adjoint, « voit une reprise des activités ». Il ne s’inquiète pas pour la région Ouest, « qui a vocation à rester une zone de production laitière ». Un fabricant de tubulaire note un « mieux », même si son entreprise reste très concurrencée par le marché de l’occasion « des éleveurs qui arrêtent ». Yvan Guy-Mercier, président du groupe Galactea (matériel de traite), a constaté que le marché français reprend après le marché européen, du fait des élections. « Cela ne remontera jamais comme avant, mais nous sommes sur le bon chemin », soulignait-il.

Porc : une année de concentration

Cette période d’accalmie est l’occasion pour l’ensemble des opérateurs de tirer le bilan de crises passées, et d’évoluer. Dans le secteur porcin, deux opérations d’envergure ont été annoncées en 2017 qui vont dans le sens d’une concentration des acteurs : le rapprochement de deux groupements importants, Aveltis et Prestor en mai, et le rachat par Cooperl de l’activité charcuterie de FTL, en juin.

Prestor et Avertis ont annoncé en juin la création d’un GIE, Éleveurs de porc en France, juste avant l’été, répondant au souhait de nombreux éleveurs, qui demandaient au plus fort de la crise en février 2015, le rapprochement des groupements bretons, trop nombreux à leur goût, pour mieux négocier les prix face aux abatteurs. Au Space, les dirigeants des deux groupements ont présenté la mise en œuvre concrète de leurs annonces : désormais Aveltis et Prestor ne sont plus représentés que par un seul vendeur au cadran de Plérin ; par ailleurs, un vendeur a été désigné comme référent de chaque abattoir client pour la commercialisation des porcs des deux groupements. Pour aller plus loin, les groupements lancent un investissement dans un outil informatique commun, de 40 000 euros.

« Nous avons la chance de démarrer dans une conjoncture favorable, explique Guillaume Roué, président de Prestor et de l’interprofession porcine. Mais nous n’avons pas créé le GIE pour les périodes où ça va bien. J’ai mal vécu la dernière crise ; nous n’étions pas capables de répondre à tous les problèmes de chacun ». L’éleveur se félicite du bilan suivant : « La Bretagne, c’est 15 millions de cochons par an. Cooperl en fait 5 millions, Éleveurs de porcs de France en fait 5 millions. Les deux tiers sont dans les mains de deux structures ». Éleveurs de porcs de France représente même 50 % de l’offre au marché du porc breton.

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Cooperl rachète Madrange, mais déçoit la FNP

Quelques semaines après le rapprochement des deux groupements, la coopérative Cooperl annonçait le rachat de la partie charcuterie de la Financière Turenne Lafayette (Madrange, Paul Prédault, Montagne noir…). Un rapprochement de taille. « L’affaire n’est pas mince, commente l’Ifip dans sa dernière note de conjoncture. De nombreux équilibres précédemment établis se trouvent impactés dans leur logique : approvisionnement en produits transformés des GMS, circuits francais de viande de porc, flux d’import et d’export de plusieurs pays européens. »

Mais après quelques mois, la Fédération nationale porcine (FNP) qui espérait « que cela permettrait de valoriser la production porcine française » se dit déçue, dans un communiqué le 7 septembre. Elle constate que « la cotation française est totalement décrochée des autres places européennes, et ceux qui donnaient des leçons hier sur la nécessité de coller au marché européen, sont les premiers à en sortir. » Le président de l’UGPVB Michel Bloch est moins noir dans ses analyses, mettant en avant le « courage » de la Cooperl, d’avoir repris les outils de Turenne Lafayette : « Ils font de leur mieux. C’est vrai que la conjoncture est très difficile sur les jambons, avec beaucoup d’importations espagnoles ».

En lait, Sodiaal change de stratégie

Dans le lait, la principale coopérative française, Sodiaal a annoncé un changement de stratégie, le 12 septembre, celle de « créer de la valeur pour en faire profiter nos adhérents ». Damien Lacombe, président de Sodiaal, a expliqué que les producteurs coopérateurs attendent « autant de la valeur que des volumes ». Sodiaal souhaite également retrouver la confiance de ses adhérents et « redéfinir la fierté d’appartenir à une coopérative ». « Quand les choses sont prédéfinies et claires, on a tous intérêt à tirer la charrue dans le même sens », s’est-il exclamé. Sodiaal a évoqué un prix du lait toujours indexé sur « le prix du marché » à l’avenir, sans prise en compte du coût de production, mais avec un retour en fin d’année de ristournes plus importantes du fait d’une meilleure valorisation du lait collecté. Une nouvelle formule de prix est en test auprès de 80 éleveurs, répartis sur toute la France, a aussi expliqué Damien Lacombe.

Interrogé sur le sujet, Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), confirme une évolution de la stratégie de certaines coopératives, avec l’évolution du marché. « Oui, nous étions tous persuadés que le marché valorisant était la poudre de lait. On est tous trop basiques ! », reconnaît-il. Il s’agit pour lui de « davantage segmenter, de travailler l’intimité client ». Il parle de l’évolution du marché, « qui est l’exact opposé de ce que l’on avait imaginé », avec une demande très forte sur le beurre et les fromages. Et pourtant, dans la filière laitière, les travaux de prospective ne manquent pas…

En lait comme en porc, des faiblesses persistantes

Dans les deux filières phares bretonnes, des faiblesses persistent. En porc, l’aval n’a pas réglé ses problèmes de compétitivité face à ses concurrents, même si le président de l’Inaporc espère retrouver « des éléments de souplesse » avec les réformes à venir sur le droit du travail, et la consommation est franchement baissière ; en juillet, les tonnages de porc frais ont reculé de 13 % par rapport à 2016. Pour compenser ces deux faiblesses, le CRP, l’UGPVB et la FRSEA Bretagne tentent, depuis plusieurs mois, de convaincre la grande distribution d’aider la filière française à se distinguer de ses concurrents européens, par le haut. Au Space, ils ont demandé au ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, d’organiser une réunion avec l’ensemble des distributeurs autour d’un « plan de progrès » des producteurs français. L’UGPVB constate que les distributeurs sont intéressés individuellement par la démarche, mais l’organisation bretonne peine à réunir tout le monde autour d’une même table.

En lait, même si « cela va un peu mieux », rien n’est fait pour l’instant pour protéger les producteurs dans le cas « du retour d’une volée de bois vert », estime Thierry Roquefeuil. Il évoque des « outils fiscaux » à mettre en œuvre, tout comme la possibilité de mettre de la trésorerie de côté, citant les Irlandais plus en avance sur le sujet. Il souhaiterait de « l’aide à la décision en termes d’investissement. Il serait bien que l’éleveur qui vient au Space pour acheter du matériel ait un conseil fiscal en amont ! ». Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, estime que la situation reste très fragile, notamment en matière de trésorerie : « Les banques parlent de relance, mais il s’agit surtout de prêts court terme pour de la trésorerie ». Les vendeurs de matériels d’élevage mettent aussi en avant cette trésorerie défaillante chez les éleveurs.