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Pour « combattre leurs peurs », les Français dépensent davantage dans leur alimentation

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Et si les scandales alimentaires pouvaient finalement être une opportunité pour les agriculteurs français ? La peur fait acheter plus cher. Les consommateurs tendent à modifier profondément leurs habitudes alimentaires et semblent prêts à ouvrir davantage leur porte-monnaie pour se rassurer. Pascale Hébel, responsable du pôle communication au Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) et Céline Laisney, responsable de l’Étude Vigie Alimentation d’AlimAvenir (1), confirment ces mutations tendancielles. Elles ont répondu aux questions d’Agra Presse.

Selon l’observatoire de Familles Rurales, mais aussi les données de l’Insee, les prix des produits de consommation courante diminuent, notamment les produits alimentaires. Les ménages français dépensent donc moins pour leur alimentation ?

Céline Laisney : Faux ! La part de l’alimentation dans le budget des ménages, après avoir baissé tendanciellement depuis plusieurs décennies (elle est passée de 35 % en 1960 à 19 % en 2008 – y compris les boissons et la restauration hors foyer) réaugmente de nouveau, depuis. Selon le sondage Opinion Way pour Sofinco, le budget alimentaire mensuel était, en moyenne, de 373 euros en 2016, soit 8 euros de plus qu’en 2015 (hors restaurants).

Pascale Hébel : La part du budget consacrée à l’alimentation à domicile est tombée au plus bas en 2007, à 12,7 %. Depuis, elle augmente régulièrement. Elle était de 13,4 % en 2015. Et pourtant, il est vrai que les prix alimentaires sont sur une tendance baissière, même s’ils fluctuent en fonction du prix du pétrole et des matières premières. Les Français sont donc prêts à payer davantage pour leur alimentation.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Pascale Hébel : En période de crise économique, les ménages ont tendance à mettre de l’argent dans l’alimentation. À cela se rajoutent les scandales sanitaires, type vache folle ou les lasagnes à la viande de cheval. Le second a d’ailleurs poussé la peur à son paroxysme. Les consommateurs qui avaient réussi à oublier la crise de la vache folle, ont vu ressurgir les souvenirs avec ce nouveau scandale. Depuis, ils sont prêts à payer davantage pour plus de garanties.

Céline Laisney : Les consommateurs veulent en effet plus de qualité. Selon l’étude Opinion Way pour Sofinco, la part des consommateurs qui déclarent être « plus vigilants sur la qualité » est en augmentation (55 % en 2016 soit 5 points de plus qu’en 2015), tandis que celle des consommateurs « plus vigilants sur les prix » diminue.

Vers quels types de produits les consommateurs orientent-ils désormais leurs achats ?

Céline Laisney : Les marques nationales sont de nouveau recherchées. Mais, surtout, on observe le développement des labels de qualité. Ainsi, les parts respectives des œufs label rouge et des œufs bio augmentent, au détriment des œufs standards. C’est pareil pour les achats de poulets : le label rouge représente aujourd’hui la majorité des poulets entiers vendus. Et la consommation de produits biologiques a connu en 2016 un vrai « boom ». Après plusieurs années à 10 % de croissance, on est passé à 20 %. Si, dans l’ensemble de la consommation alimentaire, le bio ne représente encore que 3 %, sa part de marché atteint déjà 20 % pour les œufs et 12 % pour le lait.

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Pascale Hébel : En fait, chacun se rassure avec son propre régime : bio, label rouge, sans gluten, sans lactose, végétarien, origine France… Chacun choisit sa recette pour combattre ses peurs.

Quelles tendances sont en train d’émerger ? Sur lesquelles les secteurs agricoles et agroalimentaires devraient-ils miser ?

Céline Laisney : Le bien-être animal est un critère qui monte en France, il est déjà bien implanté dans d’autres pays européens (pays nordiques, Pays-Bas, Royaume-Uni) avec le développement de labels privés qui remportent un certain succès… Je pense que cela va arriver en France, surtout avec la médiatisation croissante autour de cette question et l’activisme de certaines associations.

La demande de produits locaux se renforce également, parfois en concurrence avec celle de produits bio… Les démarches intermédiaires entre le bio et le conventionnel, comme les produits sans pesticides (démarches de Carrefour et de Casino par exemple) ou sans antibiotiques qui vont certainement prendre des parts de marché dans les années à venir.

Il y a aussi de nombreuses pistes de développement pour les protéines végétales, comme alternative à la viande. L’offre commence tout juste à se développer en France mais on voit à l’étranger (aux États-Unis notamment, mais aussi en Allemagne ou aux Pays-Bas) des innovations dans le domaine qui sont déjà commercialisées à grande échelle. Tous ces changements représentent des défis pour certaines filières, mais aussi des opportunités pour d’autres.

Pascale Hébel : L’origine France est également un critère qui prend de l’ampleur. De par les attentes des consommateurs, mais aussi du fait des évolutions législatives. L’obligation d’afficher l’origine des produits (pour la viande dans les plats préparés par exemple, NDLR) va obliger les industriels et la grande distribution à se fournir davantage en France. C’est une opportunité pour l’agriculture française.

(1) L’étude Vigie Alimentation 2016-2017 sur les tendances alimentaires sortira le 3 février. À commander auprès de Futuribles international.

En période de crise économique, les ménages ont tendance à mettre de l’argent dans l’alimentation