Abonné

Pourquoi InVivo devient « régisseur » d’exploitations

- - 13 min

Gérer des fermes pour le compte de leurs exploitants, qu’ils soient retraités, ou jeunes héritiers doubles actifs. Certaines sociétés spécialisées le proposent depuis une dizaine d’années, surfant sur le développement de la délégation complète en grandes cultures (13 % des exploitations spécialisées en 2020). Des coopératives comme la Noriap ou Euralis aussi, toujours à une échelle régionale. Cette fois, c’est le groupe InVivo qui se lance à l’échelle nationale, avec un service d’« assistance à la gestion d’exploitations agricoles », nommé Sowfields, annonce-t-il à Agra Business. En test depuis juillet dans deux régions, cette offre doit s’étendre à neuf régions dans les cinq ans, espère le géant coopératif. Dans chaque région, InVivo recrutera des « régisseurs », pour épauler des exploitants ou des ETA. Pour ce faire, elle a développé un logiciel dédié, prévu pour gérer plusieurs fermes à la fois. Ce lancement marque un tournant, avec la validation du modèle de délégation par le monde coopératif. Les trois principaux syndicats agricoles s’y sont déclarés opposés.

Jusqu’où ira la délégation intégrale des travaux à un tiers ? Ce sont déjà 13 % des fermes spécialisées en grandes cultures qui la pratiquent en 2020, d’après le dernier recensement agricole. Toutes productions, cela concernerait 7 % des exploitants, soit un agriculteur sur quinze.

La pratique est déjà très répandue, et bien identifiée ; des chercheurs d’AgroParisTech la suivent depuis les années quatre-vingt-dix, tout comme l’équipe de sociologues toulousains de François Purseigle et Geneviève N’Guyen, ces dernières années. Au traditionnel duo, propriétaire-fermier, elle substitue un trio : propriétaire, exploitant, délégataire des travaux (voisin, entrepreneur, régisseur).

Elle est souvent le fait d’exploitants en fin de carrière, voire retraités, qui commencent à sous-traiter à mesure qu’ils ne rachètent plus de matériel neuf – jusqu’à déléguer intégralement les travaux ; ou bien de jeunes héritiers, aussi appelés doubles actifs, qui souhaitent garder la main sur le patrimoine familial ; ou encore d’exploitants aux parcours de vie accidentés.

Pour effectuer les travaux et les aider à gérer la ferme, ils choisissent un voisin ou des entreprises de travaux agricoles (ETA), parfois assistés d’un « régisseur ». Dans le détail, les statistiques ne disent rien du niveau d’engagement des exploitants qui délèguent. Dans le cas d’un « régisseur », la délégation va plus loin, avec une sous-traitance de la surveillance quotidienne, et de la gestion administrative, même si l’exploitant reste toujours l’ultime décisionnaire.

Comme le montrait notre enquête en 2016, ce métier de « régie » d’exploitations s’est développé, avec des sociétés spécialisées comme Ag’Conseil, Terrea ou Agriland. Et devant ce développement, les coopératives ne sont pas restées de côté, comme le montrait notre enquête en 2023. Au moins deux d’entre elles, Noriap et Euralis, ont imité le mouvement et proposé leurs propres offres d’aide à la délégation. Elles gèrent ainsi chacune plus de 5 000 hectares. Euralis compte déjà 150 clients.

Mais l’histoire ne semble pas s’arrêter en si bon chemin. Le groupe coopératif InVivo s’est intéressé au sujet depuis quelques mois. À son tour, il va lancer un « service d’assistance à la gestion d’exploitations agricoles », nommé Sowfields, annonce-t-il à Agra Business. Autrement dit, le groupe aux 10 milliards de chiffre d’affaires veut devenir lui aussi « régisseur » d’exploitations. En test depuis juillet 2023 dans deux régions, il doit s’étendre à neuf régions dans les cinq ans.

L’engagement du groupe Invivo – porté par une union de 200 coopératives – marque un changement de dimension et un tournant. Une partie des décideurs agricoles français valide ainsi la pertinence de ce modèle controversé. De quoi donner le vertige à bien des observateurs sur l’évolution de la structuration de la Ferme France à 20 - 30 ans. Tout dépendra de l’étendue de la demande – aucune statistique n’existe à ce sujet – et de la réaction des pouvoirs publics.

Des « régisseurs » dans chaque région

Concrètement, InVivo va recruter et salarier des « régisseurs » dans chaque région, via une filiale nationale dédiée à ce service. Chacun de ces « régisseurs » assurera un service de gestion pour tiers des exploitations agricoles, avec un paiement forfaitaire, selon les rendements, la taille et la durée du contrat. L’offre s’adresse aussi bien aux exploitants souhaitant déléguer qu’aux entreprises de travaux agricoles (ETA) qui réalisent cette prestation. InVivo ne précise pas ses tarifs, mais pour référence, Noriap facture aux exploitants de 15 €/ha et jusqu’à 30 €/ha pour la formule « du semis à la moisson », auxquels il faut ajouter 400 €/ha pour le prestataire des travaux, en moyenne, d’après son site internet.

Au quotidien, « les régisseurs sont présents dans les fermes, ils travaillent avec les clients, leur environnement ; salariés, ETA, techniciens de coopératives, de négoce, des partenaires historiques de nos clients », explique Laurent Lacraste, en charge du projet chez InVivo. Le déléguant pourra toujours décider de conserver ce qu’il considère comme stratégique, notamment de la commercialisation des récoltes, mais des scénarios lui seront soumis. « Nous leur proposons des options, d’itinéraires techniques jusqu’à la mise en marché, que l’on va chercher chez leurs partenaires historiques », détaille Laurent Lacraste.

Côté administratif, tout est délégué. « C’est un travail d’assistant, résume le cadre d’InVivo. Il y a une partie d’administration technique, financière, administrative. Par exemple : s’il est convenu de valoriser des haies, et pour cela de construire une demande de dossier, c’est nous qui faisons toute la besogne, et la soumettons au délégataire. »

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Coordination rurale
Suivi
Suivre

Un logiciel pour gérer plusieurs fermes

Pour épauler les « régisseurs », InVivo va proposer un logiciel dédié, qui doit leur permettre de gérer plusieurs fermes à la fois. Il assurera des fonctions de planification des cultures, des chantiers, la gestion des flottes de matériel (incluant la géolocalisation en direct), des facturations, promet InVivo. Mais aussi de l’analyse financière, du suivi de trésorerie, de l’appui aux négociations avec les créanciers, et les fournisseurs. « Pour faire aboutir le modèle de régie, il faut un monitoring et un contrôle parfait, ce qui n’est pas possible avec les outils actuellement sur le marché français, explique Laurent Lacraste. Pour développer ce type d’outil, il faut des moyens, que les petits services de régie locaux n’avaient pas, et que nous avons à InVivo. »

Si le service trouvait son public, le groupe va jusqu’à imaginer, à moyen terme, de négocier les achats de matériels agricoles pour le compte de ses futurs clients, y compris les entreprises de travaux agricoles (ETA). Là encore, InVivo estime que les initiatives locales de groupements d’achat ont atteint leurs limites, déshabillant parfois le réseau de concessionnaires et mécaniciens environnants.

Sur le fond, le lancement de ce service part du constat que la ferme France pourrait être plus performante en améliorant la structure de ses exploitations, jugées trop petites face aux concurrents d’Amérique ou de la mer Noire : « Nous ne sommes plus compétitifs, et on voit dans des fermes lambdas des tracteurs à 300 000 euros. En mécanisation, on est cinq à dix fois plus chers que nos concurrents », analyse Laurent Lacraste.

Des intérêts pour l’activité de trading

Quid des accusations attendues : ce service empêchera-t-il des jeunes de reprendre des fermes ? Le groupe explique pouvoir aider des jeunes à s’installer dans ce système, « dans de bonnes conditions ». Quant aux autres : « Dix millions d’hectares vont changer de main dans les dix ans, donc il y aura la place d’acheter des terres, répond le cadre d’InVivo. En revanche, il n’y aura pas assez, ni de nous, ni des jeunes agriculteurs, pour relever le défi. On va perdre des hectares cultivés. »

Pour InVivo, qui assure des fonctions de trading pour les coopératives et en propre, notamment depuis le rachat du négoce Soufflet, ce nouveau service pourrait avoir des bénéfices pour ses activités d’achats et ventes d’intrants et de grains. Les relations des technico-commerciaux seraient simplifiées grâce aux « régisseurs », ne cache pas InVivo : « Cela nous permettra d’être plus performants à l’export », estime notamment Laurent Lacraste.

Grâce à cette plus forte intégration, le groupe espère d’ailleurs développer de nouvelles filières. « Quid de l’agrivoltaïsme associé à de l’élevage extensif, du maraîchage, de la floriculture ? Il faut trouver les bonnes personnes, mais pourquoi pas. »

 


« Défavorable » au modèle, la FNSEA veut « travailler » sur les causes

Une offre nationale de « régie » de fermes ? Le président de la FNSEA Arnaud Rousseau se dit « défavorable » au modèle, et souhaite « travailler sur les causes » de son essor. « Il y a un problème d’installation, de transmission et de rémunération, et d’attrait du métier, ce qui n’est pas nouveau », indique le céréalier, interrogé par Agra. Arnaud Rousseau fait une distinction entre la délégation de l’intégralité des travaux et la « régie » proposée par Invivo, où la gestion administrative est aussi déléguée – même si la décision finale revient bien à l’exploitant. « Dans le cas qui est présenté, vous ne faites rien, on passe un cran », estime-t-il. « Nous voulons des entrepreneurs qui décident et qui produisent, pas des gestionnaires de capital », résume Arnaud Rousseau, qui s’interroge également sur « l’accès aux aides publiques ». Le syndicat travaille de longue date sur une définition du statut d’agriculteur, dont l’usage n’est pas encore clair. Une définition européenne de l’agriculteur actif existe, qui conditionne l’accès aux aides Pac. Pour le président de la FNSEA, « un agriculteur actif est celui qui décide sur sa ferme. Il ne détient pas forcément tout le capital, tout le matériel, mais c’est celui qui commande et qui produit. Nous ne voulons pas d’agriculteurs de 90 ans qui ne produisent rien, ou d’investisseurs qui voient un régisseur une fois par an, et qui n’y connaissent rien ».

La Conf' et la CR dénonce un risque d'« intégration »

Réagissant à l’annonce d’InVivo, la porte-parole de la Confédération paysanne, Laurence Marandola, y voit « une agriculture sans paysan », « concrétisation d’une évolution qui nous effraie et que nous récusons », résultat selon elle « de vrais choix politiques ». « Ce n’est pas un hasard si l’agriculture est prise en main par ces entreprises », estime l’éleveuse, qui dénonce notamment une définition de l’agriculteur actif trop souple, un choix « scandaleux ». La Conf' souligne aussi le risque « pour la souveraineté alimentaire » de voir « une entreprise géante décider demain des semences, des intrants, de contrôler presque l’ensemble de la production ». Dans le même esprit, la présidente de la Coordination rurale, Véronique Le Floc’h, dénonce « une nouvelle forme d’intégration », qui « ne fonctionne qu’en l’absence de repreneurs, alors que notre but est d’avoir des exploitations viables et reprenables ». L’éleveuse souligne également qu’InVivo est un groupe coopératif – la CR s’oppose de longue date à l’intervention des coopératives dans la production, récemment avec la montée temporaire au capital d’exploitations chez Terrena. Elle pointe également du doigt la définition de l’agriculteur actif – dont il devrait être question le 16 juillet au ministère de l’Agriculture, au cours d’une réunion portant sur la révision annuelle de la déclinaison française de la Pac (PSN).

InVivo « accélère et banalise une dérive », estime le député Potier

Réagissant au lancement par InVivo d’un service de « régie » d’exploitations à l’échelle nationale, le député socialiste Dominique Potier estime que le groupe coopératif « accélère et banalise une dérive », celle de la délégation à 100 % des travaux en grandes cultures, et la « concentration de l’usage des terres » par les entreprises de travaux agricoles (ETA). Auteur de plusieurs propositions de lois sur l’encadrement du foncier agricole et promoteur au Parlement d’une vaste réforme, cet ancien agriculteur fait part de sa « très grande surprise » : d’une part de constater « un changement d’échelle » et d’autre part, de voir l’initiative venir du monde coopératif : « c’est un renversement de valeurs ; les coopératives ont été constituées comme le prolongement économique des exploitations, et elles proposent ici un modèle alternatif à l’exploitation familiale autonome ». Le député regrette que le service ne soit pas, a minima, conçu, « en coordination avec les outils d’installation existants ». Sur le fond, Dominique Potier concède qu'« il y a un problème de surcoût de mécanisation » en France, qui doit être résolu, selon lui, « par une réforme de la fiscalité » et la promotion des coopératives d’utilisation de matériel agricole (Cuma). Enfin, il alerte sur le « risque d’intégration verticale » : « Attention à ne pas aller jusqu’à concurrence de l’agriculture de firme par une autre ».