Pour Yves Chupeau, président du centre de recherche de Versailles-Grignon et directeur de recherches de l'unité de biologie cellulaire, les biotechnologies en général et le transfert de gènes en particulier, n'ont pas de raison de faire peur car il s'agit de processus mis en œuvre sur une très grande échelle au cours de l'évolution des formes de vie terrestres. Ce sont d'ailleurs les mêmes processus de recombinaisons qui fournissent les outils de l'amélioration des plantes depuis toujours. Au-delà du transfert de gènes, la connaissance de plus en plus précise des génomes des plantes permet d'autres applications, notamment la "sélection assistée par marqueurs" et demain la "sélection par mutation dirigée".
Par rapport à tout le débat d'opposition aux OGM, vous semblez très désabusé. Pourquoi, selon vous, les OGM ne doivent-ils pas faire peur ?
Il faut dire et redire que le transfert de gènes entre organismes vivants est l'un des moteurs de l'évolution des formes de vie sur la terre. Même dans la nature, tous les transferts de portions d'ADN ne sont pas source d'évolution, mais lorsqu'une insertion de gène est fonctionnelle, et surtout qu'elle confère un avantage sélectif aux individus qui en héritent, l'insertion se répand naturellement dans les générations successives.
La différence fondamentale est que l'on peut intégrer désormais des gènes du règne animal dans des végétaux. N'y a-t-il pas transgression en quelque sorte ?
Les travaux sur le séquençage des gènes des dernières années ont mis en évidence que les génomes de tous les êtres vivants ont vraisemblablement une origine commune. Il est possible de révéler des séquences de gènes (et parfois des fonctions) quasi identiques entre les formes de vie les plus ancestrales (comme des bactéries) jusqu'aux plus récentes, c'est-à-dire les mammifères.
À mon sens, cette lecture récente de l'évolution permet de relativiser la notion de transgression que l'on associe souvent au génie génétique.
Le transfert de gènes entre organismes vivants est donc un phénomène naturel courant ?
Oui, tout spécialement dans les cas des plantes, dont le génome est en fait le résultat d'un nombre fantastique de transferts de gènes depuis l’origine ! Ainsi, les chloroplastes, qui sont les organites assurant la photosynthèse à l’intérieur de la cellule végétale, sont le fruit de la fusion de plusieurs bactéries avec cette cellule végétale. Les chloroplastes comportent toujours aujourd’hui un génome de type bactérien, mais réduit à quelques gènes car tous les autres ont migré vers le noyau de la cellule végétale.
Il faut aussi avoir à l'esprit deux notions : la fréquence des phénomènes de transfert et la durée de ces phénomènes qui se poursuivent encore aujourd'hui. Ces transferts s'opèrent probablement au hasard, il faut donc imaginer que d'innombrables transferts de gènes ont eu lieu. À chaque génération, on a pu vérifier un transfert de ce type toutes les 9 000 graines. Des milliers de transferts de gènes ont donc lieu tous les jours dans une parcelle!
Cela prouve-t-il pour autant que les OGM ne sont pas dangereux ?
Encore une fois ces informations me paraissent de nature à relativiser le "danger biologique nouveau" que l'on associe si facilement aux plantes transgéniques. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour ne pas se poser de questions.
Ce qui me paraît le plus dangereux, c'est de rester bloqué sur des considérations de danger biologique. Il faut impérativement élargir le débat : le transfert de gènes fait partie de la panoplie des nombreux outils de l'amélioration des plantes. Définissons vers quel type d'agriculture il est souhaitable de s'orienter, et les laboratoires travailleront.
Certes, on n'est pas obligé d'accepter les résistances aux mêmes herbicides pour toutes les plantes cultivées ! En revanche mettre au point des résistances aux maladies pour limiter le plus possible le recours aux produits fongicides, par exemple, serait forcément positif pour l'environnement et pour la santé.
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Presque tout le monde s'est frileusement replié en Europe sur des slogans généraux, sans élargir le débat vers ces considérations nettement plus constructives. Du coup, on laisse le champ libre aux multinationales américaines pour développer des techniques et des produits innovants, ce qui est exactement le contraire de ce que prétendent faire les opposants farouches aux plantes transgéniques.
À ce propos, vous avez invité un chercheur américain, lors de l'inauguration de l'institut Jean-Pierre Bourgin Voir Agra Presse N°2956 du 3 mai 2004 p. 50 sur le site de Versailles qui a mis au point une pomme de terre résistante au mildiou. En quoi ses travaux sont originaux et intéressants?
John Helgeson a en effet transféré à la pomme de terre un gène de résistance au mildiou provenant d'une espèce sauvage proche de la pomme de terre. Ce transfert a été réalisé par une voie originale car on ne peut pas croiser naturellement la pomme de terre avec cette espèce sauvage. Les croisements entre différentes espèces ont souvent servi à "transférer" des caractères intéressants vers des plantes cultivées. Mais c'est à mon sens, la première fois que l'on tente l'amélioration des plantes par le transfert d'un seul et unique gène, ce qui se révèle particulièrement intéressant dans le cas de la pomme de terre.
Cette technologie va-t-elle se généraliser ?
Elle va sans doute se généraliser car un grand nombre de caractères de résistance aux maladies des plantes reposent sur le même principe : elles sont initiées par la reconnaissance d'une seule séquence génétique codant pour une protéine caractéristique, appelée " protéine sentinelle ". C'est un processus relativement simple et très efficace. En transférant le gène de résistance, John Helgeson a transféré 70 % de la résistance aux mildious que présente la plante sauvage, ce qui est beaucoup. Il reste à prouver que cette résistance soit durable dans les conditions de culture de la pomme de terre sur de grandes parcelles...
Y a-t-il d'autres travaux du même type en cours ?
De nombreux laboratoires travaillent sur ce type d'approche ou des approches voisines car la recherche de résistances "biologiques" aux maladies constitue un des enjeux importants de nos démarches vers des productions végétales durables.
Comment l'amélioration des plantes utilise-t-elle la génomique autrement que par les OGM ?
La sélection assistée par marqueurs se généralise en sélection végétale conventionnelle. Il s'agit de repérer, par un système visuel, si une plante a bien intégré un gène (des gènes) d'intérêt pour l'amélioration que l'on recherche (rendement, qualité, résistance à une maladie,…). On utilise pour cela des "marqueurs". Il s’agit d’enzymes qui tronçonnent le génome à des sites bien spécifiques. Ces marqueurs permettent de détecter si le tronçon intéressant est présent ou non dans l'ADN des plantes issues des générations successives. Cette technique assure un gain de temps, et évite de passer systématiquement par l’expérimentation au champ.
Y a-t-il d'autres applications ?
Il faut bien comprendre que le transfert de gènes ne constitue aujourd'hui qu'un des outils de la panoplie issue de la génomique : Syngenta vient en effet de mettre au point un soja résistant au glyphosate par mutagenèse, c’est-à-dire en créant un mutant. Maintenant que l'on connaît bien la séquence génétique qui confère la résistance, on peut créer un mutant en se passant de la technique de transfert de gène telle qu’on la pratique pour la mise au point d’un OGM. Les applications de cette nouvelle technologie vont probablement se développer. Au niveau réglementaire, je ne sais pas comment cette plante " mutante " va être considérée par rapport aux plantes " transgéniques " car il s’agit de quelque chose de nouveau.