À quelques jours de l'assemblée générale du groupe coopératif betteravier Cristal Union, le président du conseil de surveillance de Tereos, Thierry Lecomte, réitère la proposition d'une fusion entre Tereos et Cristal. A la clef, explique-t-il dans une interview à Agra Presse, un rapprochement sans risque et qui, surtout, selon lui, apportera 3 euros la tonne supplémentaires payés aux betteraviers des deux groupes.
2017 marquera la fin des quotas pour la filière betterave, Qu'est-ce que cela va changer selon vous pour les planteurs ?
Cela fait 50 ans que les quotas existent. Deux générations de betteraviers n'ont connu que ce mécanisme. Dans un an, nous sèmerons les dernières betteraves du quota. Le changement sera considérable. Cela veut dire qu'il n'y aura plus de prix minimum pour la betterave mais cela signifie aussi davantage de liberté pour produire et exporter, de même qu'une liberté nouvelle pour le planteur de choisir l'entreprise à laquelle il livrera ses betteraves. Dans le même temps, il y aura beaucoup plus de volatilité, ce qu'on connaît déjà au niveau du blé ou du maïs. Donc, il faut que la filière se prépare à cette échéance essentielle pour nous tous.
Donc davantage de risque ?
Oui, et davantage de volatilité. Chez Tereos on s'y prépare depuis longtemps car on savait que les quotas devaient disparaître un jour. La profession avait demandé 2020, ce sera finalement en 2017. Pour s'y préparer, nous avons beaucoup investi dans nos sucreries françaises, environ 800 millions d'euros depuis cinq ans, pour les moderniser, réduire la consommation d'énergie. Mais on s'est aussi préparé à cette échéance par nos diversifications et notre internationalisation. Tereos a de bons atouts. Il n'empêche, au niveau du conseil de surveillance de Tereos, notre mission demeure de rémunérer le mieux possible les betteraves de nos coopérateurs. C'est dans cet objectif que nous avons réfléchi à une consolidation et pu mettre en avant qu'une fusion entre Tereos et de Cristal Union permettrait de mieux rémunérer, de 3 euros la tonne, les betteraves pour tous les adhérents des deux groupes. C'est significatif.
D'où viennent ces trois euros ?
Nos deux coopératives ont de fortes complémentarités qui permettent de nombreuses synergies. Au niveau agricole, au niveau des outils industriels, de la logistique ou encore des achats. Tereos a déjà une bonne expérience des fusions et des rapprochements avec d'autres coopératives. Union SDA a fait l'acquisition de Béghin Say avec ses planteurs en 2002, puis Tereos a fusionné avec SDHF en 2005. Dans une industrie agroalimentaire aussi capitalistique que la nôtre, les synergies sont importantes. J'insiste sur le fait que notre responsabilité est de tout mettre en œuvre pour assurer aux planteurs de betteraves la meilleure rémunération. La solution la moins risquée, la plus efficace, la plus cohérente du point de vue de la gouvernance, face à l'abolition des quotas, est un projet français de rapprochement entre nos deux groupes coopératifs.
A quel prix de la tonne de betterave peut-on comparer ces 3 euros ?
Personne n'est capable de dire quel sera le prix des betteraves en 2017, de combien il risque de baisser d'ici-là. Ce prix sera lié au cours mondial du sucre qui dépend de facteurs multiples et complexes. On sait en tout cas qu'il y aura de très grandes variations de prix. Trois euros, cela peut représenter entre 270 et 300 euros l'hectare de betteraves. C'est important.
Quel est le prix de la betterave aujourd'hui ?
Aujourd'hui, le prix minimum des betteraves du quota est de 25,40 euros la tonne.
Olivier de Bohan, le président de Cristal Union, explique que son groupe a joué l'excellence industrielle en investissant massivement sur la compétitivité des installations de son groupe...
C'est notre cas également. N'oubliez pas qu'il n'y a pas si longtemps nous étions une petite coopérative, Union SDA, et qu'aujourd'hui nous sommes le premier groupe sucrier français. On ne s'est pas développé à l'étranger aux dépens de la France. 800 millions d'euros d'investissements industriels en cinq ans dans nos sucreries françaises, c'est considérable. On a des usines qui sont performantes, grâce à un bon bilan énergétique, un rayon d'approvisionnement faible, une bonne durée de campagne et nos agriculteurs ont des rendements parmi les meilleurs en Europe. Nous sommes le groupe qui a toujours le mieux rémunéré les betteraves, selon les données de la CGB. Tereos est parmi les mieux placés pour traverser la période de turbulences à venir. Mais cela n'empêche pas qu'une amélioration de 3 euros la tonne pour les coopérateurs des deux groupes mérite qu'on mette le dossier sur la table et qu'on regarde ensemble si on peut se priver d'un tel rapprochement, de surcroît sans risque.
Les deux groupes se connaissent déjà, non ?
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Tout-à-fait, nous avons une culture similaire, nous sommes dans les mêmes régions. Et puis, nous avons mille agriculteurs en commun, qui livrent aux deux coopératives. Tereos compte 12 000 planteurs et Cristal environ 9 000. Ensemble, compte tenu de nos mille planteurs communs, nous regrouperions 20 000 planteurs et on se rapprocherait sérieusement du n°1 européen Südzucker. Cristal et Tereos sont deux belles coopératives françaises qui partageraient ainsi, au profit de leurs planteurs, des positions fortes de diversification et d'internationalisation.
Votre part de marché française ne serait-elle pas excessive, entre 60% et 70% ?
Le marché n'est plus français, il est européen et même mondial. Au niveau européen, on atteindrait environ 20% derrière le leader Südzucker à 25%. N'oubliez pas qu'en 2017 la France exportera sans doute plus de 60% de sa production. La part de marché s'analyse au niveau international. La consolidation sera inéluctable : c'est ce que l'Europe a voulu avec la suppression des quotas
Vous mettez en avant votre diversification internationale, au Brésil notamment. Ce n'est pas sans risque puisque vos résultats outre-Atlantique ont baissé et que l'agence de notation S & P a rétrogradé votre note ?
Il faut être précis sur les chiffres. Des choses inexactes ont été dites. Cristal et Tereos ont, sur leurs activités betteravières en France, des niveaux d'endettement comparables. La valeur totale des actifs de Tereos, hors betterave et hors France, représente 2,25 milliards d'euros. Si on retire les dettes de ce périmètre, 1,4 milliard d'euros, nos actifs internationaux représentent alors une valeur nette de toute dette d'environ 850 millions d'euros. L'international est donc bien un élément de solidité du groupe et représente un patrimoine très important pour ses coopérateurs. Les risques au Brésil sont largement derrière nous. On est dans une zone performante avec une activité performante. D'autant que le Brésil permet de renforcer l'offre de Tereos vers des pays d'Afrique ou d'Asie, ce qui sera un élément commercial stratégique lors de la fin des quotas. Quant à S & P, l'agence de notation n'a pas dégradé notre note mais notre perspective a été fixée à la baisse, principalement en raison de la baisse du prix du sucre européen. Notez que S & P a dégradé la note de Südzucker alors que celui-ci n'est pas du tout présent au Brésil.
Où en êtes-vous aujourd'hui de votre proposition de rapprochement avec Cristal Union ? Avez-vous eu des contacts directs avec les élus alors que le management de Cristal Union se dit opposé à cette opération ?
Effectivement, nous n'avons pas encore réussi à mettre en place le groupe de travail entre élus que nous appelons de nos vœux. Mais pour moi, quand la stratégie et le prix de la betterave sont en jeu, les élus doivent s'engager. J'ai déjà eu plusieurs entretiens avec Olivier de Bohan. Je pense qu'il faut sortir des critiques un peu simplistes sur l'endettement pour aller sur les vrais enjeux. Il faut qu'on puisse regarder sereinement ce projet avec des élus de Cristal Union. Je propose donc que les deux bureaux ou les deux Conseils des coopératives se rencontrent pour examiner ce projet qui est un beau projet de consolidation française et qui permet de mieux rémunérer les associés coopérateurs des deux groupes. Ce n'est pas facile. Ça ne l'est jamais, mais il faut savoir dépasser les appréhensions, les craintes et se donner les moyens, par un dialogue ouvert, de tout mettre sur la table.
Comment envisager la future gouvernance éventuelle ?
Nous sommes de poids à peu près équivalents pour nos activités betteravières françaises. Dans un esprit d'équité et de respect mutuel, il serait donc logique qu'il y ait un équilibre entre les représentants des deux groupes.
Quelle stratégie vous proposez à Cristal Union ?
Un grand projet français, construit dans l'intérêt des planteurs et de la filière. Le dialogue permettrait d'étudier ensemble la meilleure stratégie pour réaliser une fusion porteuse d'avenir et sans risque en associant tous les coopérateurs aux bénéfices de la diversification de nos activités et de notre internationalisation, tout en maintenant aussi l'investissement dans nos usines françaises. On propose aux coopérateurs de Cristal Union d'unir nos forces grâce à une fusion qui ne comporte pas de risque.
Le président de Cristal Union, Olivier de Bohan, quelques jours avant l'assemblée générale de sa coopérative (17 mars) envoyait, via une interview dans le quotidien l'Est Eclair du 10 mars, une fin de non-recevoir aux propositions de Tereos. Olivier de Bohan soulignait, dans le quotidien régional, les différences de stratégie entre les deux groupes, l'un, Tereos, se développant par croissance externe tandis que l'autre mise surtout sur ses bassins de production. « Nous sommes dans une logique de développement des surfaces : nos agriculteurs voudraient faire plus de betteraves et nous sommes à la recherche de nouveaux planteurs » affirmait-il. Le président de Cristal Union remet en question les 3 euros la tonne que permettrait la fusion : « Moi, je crois que cela peut être plus », dit-il, selon l'Est Eclair. Quant à l'endettement, il fait état d'un endettement de 29 euros la tonne pour Cristal Union alors que Tereos, selon lui, « l'est à hauteur de 123 euros la tonne ». Olivier de Bohan fait sans doute la somme des endettements de Tereos et Tereos international rapportée à la seule quantité de betteraves produites en France et en excluant la quantité de canne produite au Brésil.