Prairies, Cive, coproduits: jusqu’où ira la méthanisation
Nouvelle incarnation de la concurrence sur les ressources agricoles, la méthanisation fait beaucoup parler d’elle dans les campagnes. Et c’est en partie dû à un manque de données. Seules trois études régionales ont été produites récemment, qui dessinent une filière de petite taille au regard de la surface agricole occupée : les cultures principales dédiées au biogaz (ex. maïs ensilage) pèsent entre 0,03 et 0,16 % de la surface agricole utile (SAU) selon les régions. Mais la controverse autour du biogaz se nourrit aussi de réelles tensions locales, contre lesquelles sont proposés plusieurs types de politiques publiques (plafonnement, autorisation professionnelle, observatoire). Pour l’heure, difficile de prévoir jusqu’où ira la méthanisation. La filière prévoit de doubler de taille d’ici 2030, sans que l’on sache précisément avec quelles ressources. Au-delà des cultures principales, comme le maïs, dont le niveau est plafonné, et pourrait être révisé à la baisse, de nouvelles productions devraient intégrer les unités de biogaz dans les prochaines années : les cultures intermédiaires (Cive), en pleine effervescence et dont le développement fait consensus. Moins connu, la méthanisation vise aussi les prairies, dont l’usage fera peut-être débat.
C’est un regret partagé par la Confédération paysanne, l’institut de l’élevage et l’association des agriculteurs méthaniseurs : il n’existe pas d’étude nationale sur les ressources mobilisées par la méthanisation. Nul ne sait exactement à l’échelle nationale ce qui entre et sort de ces grandes bulles de béton et de plastique. Qui font tant parler d’elles.
Pour autant, il existe trois études régionales (Bretagne, Grand Est, Auvergne-Rhône-Alpes), qui permettent de se faire une idée solide de ce que pèse la filière biogaz dans le secteur agricole. Dans ces trois régions, les effluents représentent la majeure partie des intrants (environs deux tiers des volumes), et les cultures dédiées y prennent une place très limitée, entre 3 et 6 %, loin du plafond réglementaire de 15 %.
Plus éclairant : rapportés en surfaces agricoles, les volumes de cultures dédiées à la méthanisation ne dépassent pas l’épaisseur du trait dans les SAU régionales. En Bretagne, on compte 2 735 hectares de maïs-ensilage dédié, soit 0,16 % de la SAU bretonne (1,7 Mha), selon la Dreal. C’est moins que l’artificialisation annuelle des sols (0,75 % par an sur 2011-2014), pointent les auteurs de l’étude.
La situation est comparable dans le Grand Est, région qui présente le plus grand nombre d’installations en France, avec 141 unités de méthanisation à la ferme. L’étude de la Dreal estime que les cultures principales dédiées couvrent 2 500 ha, « ce qui représente moins de 0,1 % de la SAU du Grand Est ». L’étude évalue également la surface de cultures intermédiaires (Cive) à 7 000 ha.
Dans une région moins orientée vers la méthanisation comme l’Auvergne-Rhône-Alpes, la surface est encore plus réduite. Les cultures énergétiques principales ne représentent que 395 ha, soit 0,03 % des surfaces agricoles. Malgré ces études, la plupart des professionnels demandent un état des lieux national et plus précis, pour nourrir les débats d’informations solides.
Si la méthanisation fait tant de bruit, c’est aussi qu’elle est récente et dynamique. L’objectif français pour 2030 est de produire une puissance équivalente à 50 Twh, contre 25 Twh actuellement, rappelle Laurence Confort, directrice « stratégie et communication » de l’Association française du gaz (AFG), qui réunit l’ensemble de l’industrie gazière. Il s’agira ensuite de passer à 100 Twh en 2040 et à 135 en 2050.
La dynamique devrait être accélérée par le secteur des biodéchets dans les mois à venir. En effet, la loi sur l’économie circulaire (Agec) de 2019 prévoit d’ici fin 2023 une obligation de collecte des biodéchets à la source, y compris pour les ménages, qui devrait augmenter considérablement les volumes traités par les unités de biogaz, qu’elles soient portées par des agriculteurs ou non.
D’autres mesures ont été annoncées en faveur du biogaz suite à la guerre en Ukraine et à la flambée du prix du gaz naturel : en France, un allègement des coûts de raccordement en mars, le lancement du mécanisme de certificat de production de biogaz, et d’un dispositif de soutien par appel d’offres. Au niveau européen, un plan de développement du biométhane afin de doubler l’objectif de production à 2030, moyennant 37 milliards d’euros (Md€) de soutien sur la période, dont 7,5 Md€ issus de la Pac.
Difficile de savoir quel sera l’effet de ces dernières mesures sur la dynamique de projets. « Ce que l’on peut dire c’est qu’il y a un énorme écart entre les effets d’annonce liés à la crise et la réalité de la filière, qui a surtout des préoccupations de long terme en matière de financement, d’approvisionnement, de maîtrise de process », estime Jean-François Delaitre, président de l’association des agriculteurs méthaniseurs (AAMF), qui tenaient leur congrès, les 31 mai et 1er juin.
En effet, loin de prévoir un afflux de soutien public, la profession s’attend plutôt à un retrait. En novembre 2020, l’État avait déjà revu ses tarifs de rachat à la baisse pour tous les contrats signés après le 24 novembre. « Nous sommes dans une phase de transition en matière de soutien public, explique ce cultivateur. L’État a investi depuis dix-quinze ans dans cette filière, pour la lancer. Aujourd’hui, c’est au consommateur d’assumer ce budget. C’est la nouvelle dynamique qui vient d’être impulsée avec les certificats de production de biogaz. L’État va trouver le moyen de se désengager budgétairement, au profit du consommateur, ce qui est normal. »
Alors jusqu’où peut-elle aller, la méthanisation ? Au-delà des tarifs, en pleine sécheresse printanière, la première question qui vient à l’esprit est celle des tensions qu’elle occasionne déjà dans les plaines, autour des fourrages et de la concurrence avec les filières d’élevage. On se souvient qu’au début août 2019, en pleine période de sécheresse, la Confédération paysanne demandait que les approvisionnements des méthaniseurs avec du fourrage « soient immédiatement interdits ». Le syndicat réclame depuis plusieurs années un abaissement du plafond de 15 % de cultures principales dédiées.
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De quoi parle-t-on ? Ces tensions concernent les élevages recourant régulièrement à de l’achat de fourrage à l’extérieur, le plus souvent des petites structures, lors de périodes de sécheresse qui déséquilibrent leur bilan fourrager. Ces dernières années, les éleveurs riverains des unités de biogaz ont vu le prix du maïs flamber. « Les méthaniseurs sont capables d’annoncer 300 à 500 € de l’hectare de plus qu’un éleveur. Quand un éleveur va acheter son maïs 1 200 € l’hectare de maïs sur pied, les méthaniseurs sont prêts à payer 1 700 € à 1 800 € », constate Paul Lamothe, conseiller élevage bovins viande à la chambre d’agriculture du Nord-Pas de Calais.
Responsable du service de l’environnement à l’Institut de l’Élevage, Jean-Baptiste Dollé déplore ce phénomène, et redoute « qu’on le rencontre de plus en plus ». Il attire l’attention sur « le risque de dérive ». Un avertissement nuancé par la filière biogaz. « Les conflits identifiés sont souvent locaux et quand on veut remonter des données, il n’y a pas d’éléments chiffrés », relativise le président de l’AAMF, Jean-François Delaitre (voir notre interview). « Beaucoup de bruits de couloirs. La méthanisation est trop souvent vue, parce qu’elle est le dernier arrivé, comme la cause des chambardements. »
Pourtant, il n’est pas exclu que la demande de la Confédération paysanne d’un abaissement du plafond de 15 % aboutisse. Coordinateur de la thématique « méthanisation » à l’Ademe, Julien Thual rappelle que ce taux de 15 % est une tolérance, en attendant que les Cive soient maîtrisées sur le plan agronomique. « Maintenant nous avons plus de recul » qu’en 2016 lorsque le décret des 15 % est sorti.
Ajoutons que les cultures dédiées ne seraient pas la panacée économiquement, notamment depuis leur renchérissement. « Les cultures dédiées comme le maïs-ensilage sont intéressantes comme additifs de lissage de la production de méthane pour compenser les oscillations de quantité et de qualité des effluents et des Cive, explique Manuel Hérédia, responsable de la station de Montardon (Pau, Pyrénées-Atlantiques) d’Arvalis et de l’AGPM. 6 à 7 % c’est intéressant, il n’y a pas d’intérêt économique à en incorporer beaucoup plus ».
D’autres mesures sont avancées pour limiter les tensions : soumettre les installations à un aval de la profession. C’est ce qu’avait proposé Julien Denormandie aux députés de la commission des Affaires économiques le 19 janvier. « Il ne devrait pas y avoir un projet de méthanisation sans, par exemple, l’aval d’une chambre d’agriculture départementale ou autre. » Dans la même veine, l’AAMF plaide pour la création d’observatoires locaux des unités de biogaz. Dans les deux cas, il s’agit de traiter les conflits de manière différenciée selon les territoires.
Une des autres sources de tensions et limites potentielles de la méthanisation est la ruée vers les co-produits comme la pulpe de betterave ou la drèche de brasserie, dont les volumes sont limités par les productions de l’industrie (sucre, bière), contrairement aux surfaces de maïs. Selon nos confrères du Betteravier français, les volumes de pulpe surpressées repris par les planteurs coopérateurs pour la méthanisation devraient doubler en 2022, à 15 % des volumes. Autant de tonnes en moins pour les éleveurs non-planteurs, qui représentaient 17 % du débouché en 2021.
Le problème est particulièrement saillant dans le nord de la France. « De nombreux élevages de la région sont basés sur la pulpe, constate Paul Lamothe, à la chambre d’agriculture du Nord-Pas de Calais. Les coopératives ont annoncé aux éleveurs qu’elles allaient donner la priorité aux coopérateurs, pour leurs élevages ou leurs méthaniseurs. J’ai le cas d’un éleveur qui avait commandé 800 tonnes l’an passé et qui n’en a reçu que 600 tonnes. » Pour contourner le manque de pulpes, certains éleveurs ont implanté de la betterave fourragère sur leur exploitation.
La situation est similaire sur de nombreux co-produits : poussières de céréales des fonds de silos, drèches de brasseries, résidus gras de la filtration des huiles alimentaires…. « Il y a une quinzaine d’années, les entreprises payaient 30 à 40 € la tonne pour se débarrasser des résidus. Puis le coût du débarras est passé à 20 €, puis à 0. Maintenant les méthaniseurs payent pour obtenir ces coproduits », raconte Jérémie Priarollo, responsable « ingénierie méthanisation » au cabinet de conseil Solagro.
La demande est telle qu’un nouveau métier s’est créé autour du négoce de matières premières pour la méthanisation (voir encadré). Les entreprises du secteur ont d’ailleurs élaboré fin mars une charte de bonnes pratiques commerciales pour anticiper de possibles tensions sur ces marchés.
Sur ce marché en voie de structuration, la quantité des gisements est variable et non programmable, résume Amaury de Souancé, qui a fondé la société Agricarbone. Pulpes de betteraves déclassées, pommes de terre moisies, sorgho sur pied dont la fécondation a échoué, écarts de fruits et légumes. Face à ces aléas, une nouvelle activité a émergé en parallèle de l’essor de la méthanisation : le négoce de matière méthanogènes. Les principaux acteurs en sont Agricarbone (négoce de biomasse méthanisable), Enia (recherche d’approvisionnements pour les méthaniseurs), Margaron (matières premières pour l’alimentation animale et la méthanisation), Organix (Suez), Valbenne (TotalEnergies), Inex (valorisation de ressources inexploitées : déchets, chaleur). D’autres nouveaux acteurs apparaissent sur ce marché en construction : entreprises de méthanisation, coopératives ou négociants en produits agricoles, ou encore des restaurateurs comme Stéphan Martinez, devenu le premier collecteur de biodéchets en Ile-de-France en créant l’entreprise Moulinot.
La Confédération européenne de la production de maïs (CEPM) dit soutenir l’ambition de l’UE sur le biométhane : « Le maïs doit y avoir sa place en tant que culture intermédiaire », selon un communiqué le 31 mai. L’organisation dont fait partie l’AGPM (maïsiculteurs, FNSEA) appelle par ailleurs à considérer les cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive) « comme sans impact sur la demande de terre pour lever le frein à leur contribution ». La Commission européenne a présenté le 18 mai son plan REPowerEU qui doit concrétiser l’objectif de réduire rapidement la dépendance de l’UE à l’égard des combustibles fossiles russes en accélérant la transition verte. Elle précise que « l’accent devrait être mis sur la production durable, en veillant à ce que le biométhane soit produit à partir de déchets organiques et de résidus forestiers et agricoles, afin d’éviter les incidences sur l’utilisation des sols et la sécurité alimentaire ». À l’AGPM, on estime que cela vise moins le modèle français, basé sur l’utilisation de Cive, par rapport à d’autres producteurs européens, dont le biogaz est issu de « beaucoup de maïs comme culture principale ».
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