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Présidentielle : des agriculteurs livrent leur vote et leurs attentes

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En attendant les résultats détaillés du vote des agriculteurs à l’élection présidentielle, l’équipe d’Agra Presse est partie à la recherche de données qualitatives. Sous couvert d’anonymat, des agriculteurs expliquent sans détours les raisons de leur vote au second tour, et leurs attentes pour le quinquennat qui s’ouvre.

Macron par conviction

Parmi les agriculteurs qui ont voté pour Emmanuel Macron, on trouve des inconditionnels, comme cet éleveur de porcs des Côtes d’Armor, département qui a accordé 73 % des scrutins à En Marche. Après avoir voté Chirac, Sarkozy, mais aussi PS aux dernières européennes, il soutient le nouveau président « pour tout ce qu’il revendique ! » parce qu’il est « ni de droite, ni de gauche ». Sur le contenu, il plébiscite l’universalisation de l’indemnité chômage, qui pourrait bénéficier « aux artisans, professions libérales, agriculteurs, qui ont toujours été oubliés », la réforme de la retraite, qui « reviendrait à quelque chose de plus égal, entre les fonctionnaires et les agriculteurs », mais aussi la suppression des indemnités chômage après trois offres d’emploi refusées (« Arrêtons d’assister les gens »). L’agriculture n’est pas sa principale grille de lecture ; il trouve que François Fillon est d’abord « trop traditionnaliste, trop proche de Le Pen ». Dans le secteur agricole, il espère qu’Emmanuel Macron « protégera les agriculteurs français, en particulier des éleveurs laitiers néozélandais ».

Même discours chez un viticulteur de l’Aude (55 % pour Macron) qui lui fait confiance parce qu’il « n’est pas passé par les partis politiques » et parce qu’il va certainement « écouter les entreprises », permettre à la France de « s’ouvrir », favoriser « les échanges et leur simplification ». Il attend « l’harmonisation sociale, fiscale et environnementale » pour que « la France cesse de compromettre sa compétitivité en imposant à ses entreprises des critères sociaux et environnementaux que ne respectent pas les autres pays ».

… mais aussi par dépit

D’autres ont voté « par dépit », comme explique cette cultivatrice de l’Aisne qui avait voté Fillon au premier tour : « Le Pen, je n’en veux pas : la fermeture des frontières, le retour au franc… Avec son programme agricole, les perspectives allaient être bouchées. » Dans son département qui a placé Marine Le Pen en tête (52,9 %), elle estime que « l’époque actuelle est à la mondialisation. Ça se voit pour les produits de ma ferme : en pommes de terre, la France a fait la grosse erreur de ne pas maintenir ses outils industriels, qui ont beaucoup fermé. Notre récolte part en Italie, Espagne, Portugal, est transformée en chips puis revient au pays. On ne peut pas se refermer sur nous, comme si la France était séparée du monde. » Elle attend d’Emmanuel Macron qui facilite l’emploi, l’investissement, et qu’il soit modéré sur l’écologie : « Redonner toute sa valeur à l’agriculture française, qui était n°1 en Europe mais a perdu des parts de marché petit à petit, sous des gouvernements de gauche et de droite. On nous met de l’écologie sans logique agronomique ni de durabilité de l’exploitation. »

… ou pour faire barrage au FN

Venant de gauche, un maraîcher bio du Territoire de Belfort (58 % pour Macron), qui a « toujours voté écolo », a aussi voté Marcron après avoir voté Mélenchon : « Pour moi, il faut faire barrage à Marine Le Pen, donc j’ai voté Macron. » Elle attend du nouveau président « des actes, pas que des bonnes intentions », par exemple sur la restauration collective : « Approvisionner les cantines scolaires en produits bio locaux, on entend ça depuis des années. Mais à chaque fois, ce n’est pas concrétisé ».

Même position chez un jeune vigneron situé en région Centre (63 % pour Macron), proche de la Confédération paysanne. Après avoir voté Mélenchon, il vote Macron « pour ne pas voir Marine Le Pen présidente », notamment parce que la France « a besoin de l’Europe ». Mais il le trouve « assez ambigu » sur le plan social. Néanmoins, confiant, il espère que l’ouverture des échanges offrira des débouchés et que le recours à l’agrandissement des exploitations en ressortira minimisé. Il attend d’Emmanuel Macron qu’il défende « l’harmonisation sociale et environnementale vers le haut dans l’UE ».

Ils ont voté pour le FN, une nouvelle fois

Parmi ceux qui ont voté Marine Le Pen, il y a des convaincus de longue date. Comme cet éleveur de porc des Côtes d’Armor qui a voté FN aux deux tours, « comme beaucoup, pour taper dans le tas, faire du changement », même s’il reconnaît qu' « il y avait des choses floues dans son programme au niveau euro, Europe ». Il met rapidement en avant la problématique « des islamistes », son sentiment d’insécurité lorsqu’il visite Paris et sa crainte d’avoir ce sentiment à l’avenir dans son département. Il s’inquiète des immigrés « qui ne rentreront jamais », dont il estime qu’ils menacent le travail de ses enfants. L’agriculture n’est pas prioritaire dans son choix « 30 % l’agriculture, 70 % le reste ». Il met toutefois en avant « les bonnes relations » de Marine Le Pen avec Vladimir Poutine, qui seraient favorables à une réouverture du marché russe. Il attend d’Emmanuel Macron qu’il nomme le costarmoricain Olivier Allain au ministère de l’Agriculture : « Ça peut être bon pour nous ».

De même pour cet éleveur laitier des Vosges (55 % pour Macron), qui a voté « Marine Le Pen par conviction », pour « remettre un peu d’ordre dans le pays, notamment parmi la classe politique". Il estime que « le monde agricole peut s’en sortir sans l’Europe », et que la question de la sécurité est importante.

Ou cette agricultrice du Nord (56 % pour Macron), qui n’a « aucune revendication sur le programme agricole » et attendait de Marine Le Pen « qu’elle passe un grand coup de balai pour sortir les gens qui ne foutent rien », mais n’attend « rien de Macron », qui « va continuer ce que le gouvernement précédent a commencé. »

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… ou pour la première fois

Pour certains, c’est le premier bulletin pour le Front national. Comme cet éleveur FNSEA de la Somme (54 % pour Macron) qui a voté Fillon au premier tour et ne voulait pas « bouffer encore de la gauche ». Il trouve Emmanuel Macron « trop jeune », « trop sûr de lui, trop arrogant ». Il trouve son programme agricole trop léger, et lui reproche d’être « 100 % pour l’Europe, pieds et poings liés ». Selon lui, « il faut un juste milieu sur l’Europe. La droite au moins défend son beefsteak. » Il le trouve également trop libéral et pas assez défenseur de la ruralité : « Il n’y en a que pour les gros, et ça va continuer. Pour moi, il n’y aura bientôt plus de ruralité ».

Un éleveur de 60 vaches allaitantes en Champagne-Ardenne a voté FN aux deux tours, pour la première fois. Pour lui, la montée du FN « montre un ras-le-bol général ». Il a été déçu par son duel télévisé avec Emmanuel Macron mais « elle n’a pas tort quant au fait d’arrêter l’Europe ». À Emmanuel Macron, il demanderait d’aider « les petits avec la Pac ». Il prend l’exemple de son voisin « qui gagne 130 000 € d’aides Pac (céréalier) alors que je n’en touche que 20 000 € ».

Ils se sont abstenus ou ont voté blanc

Et puis, c’est un fait important de cette élection, certains se sont abstenus ou ont voté blanc. Comme cet éleveur de charolaises en Haute-Normandie, qui s’est bien déplacé pour aller voter mais « n’a rien mis dans l’enveloppe ». Après avoir voté François Asselineau, « même si je ne suis pas forcément d’accord avec lui sur la sortie de l’Europe », il a voté blanc : « Droite ou gauche, j’en avais marre ». Il attend peu d’Emmanuel Macron dans le secteur agricole : « Il ne pourra pas faire grand-chose. Tout se passe à Bruxelles… À part mettre un peu moins de contrainte ».

Retraité dans l’Yonne (55 % pour Macron), cet ancien agriculteur en grandes cultures a voté blanc après avoir choisi Fillon au premier tour : « Les propositions de Marine Le Pen ne me conviennent pas. Macron président, c’est une élection que je respecte. Mais il n’est pas mon choix : pour ne pas continuer le socialisme. Donc je n’en attends pas grand-chose. »

Finissons sur une note légère, avec cette éleveuse bio de l’Aveyron (72,8 % en Aveyron) qui a voté Mélenchon au premier tour, voulait voter blanc au second, mais a été empêchée : « Mes vaches se sont échappées donc je n’ai pas pu aller voter ! » Son vote « est porté par la volonté de soutenir l’agriculture paysanne. J’aurais voulu un plafond pour la taille des exploitations ». Avec Macron, elle a « peur que seules les grandes fermes intensives ne soient soutenues ».

Présidentielle : des clivages géographiques prononcés

Comme au premier tour, l’analyse cartographique des votes montre un clivage très net selon les régions. Si Emmanuel Macron a obtenu des scores très élevés dans les grandes villes ainsi qu’à Paris et la région parisienne, il a aussi été très bien élu dans tout l’ouest de la France, en particulier en Bretagne qui avait fortement voté à gauche au premier tour. Il arrive aussi largement en tête dans plusieurs départements du Massif Central, traditionnellement de gauche. Quant à Marine Le Pen, comme au premier tour, son ancrage est nettement dans le quart nord-est de la France, de l’Oise jusque dans les Vosges, ainsi que sur tout le pourtour méditerranéen, des Alpes-Maritimes jusqu’aux Pyrénées-Orientales. Alors que Marine Le Pen avait le meilleur score dans 48 départements au premier tour, elle parvient à avoir la majorité dans seulement deux départements au second tour : l’Aisne (52,9 %) et le Pas-de-Calais (52,1 %). Mais elle en est très près dans quatre autres départements : la Haute-Marne, les Ardennes, le Var et la Corse du Sud.

François Purseigle : « le clivage urbain/rural est trop simpliste »

Pour François Purseigle, sociologue des politiques agricoles, ce deuxième tour de la présidentielle montre que la dichotomie vote citadin/vote rural est insuffisante pour expliquer le comportement des Français dans cette élection. "Dire que la France rurale est acquise à Marine Le Pen est quelque peu erronée, considère-t-il. La France très agricole et rurale de l’Ouest résiste bien face au Front National bien que le secteur agricole y ait été très affecté ces dernières années". Pour lui, la ruralité qui a voté pour Marine Le Pen est "une ruralité en crise sur les questions industrielles", davantage qu’agricoles. Cela s’accompagne souvent d’un recul des services publics et d’une déprise rurale. "À y regarder de près, dans de nombreux départements ruraux, ce sont les villes moyennes qui donnent le ton du vote Le Pen, et non les petites communes", poursuit-il. Quant au vote des agriculteurs, "ceux qui avaient voté François Fillon – une majorité au premier tour – se sont sentis à l’aise pour se reporter sur Emmanuel Macron au regard de son programme agricole, d’autant que les consignes de vote ont été plus claires qu’à gauche", analyse François Purseigle.