Conseiller du président de l’APCA pour la prospective, Lucien Bourgeois a une analyse très politique de la hausse des prix. Pour éviter une crise alimentaire grave liée au manque de disponibilité mais aussi aux prix trop élevés, il estime que c’est aux politiques agricoles de faire levier, pour limiter la concurrence entre aliments et bioénergies mais aussi pour inciter à la production.
«Cette flambée du prix des matières premières agricoles ne devrait pas durer si les gouvernements gardent des instruments efficaces de politiques agricoles », estime Lucien Bourgeois. Le conseiller constate qu’il n’y a pas d’envolée des importations en Inde ou en Chine, malgré la progression des besoins. « Cela fait plus de 25 ans que le marché mondial (ndlr : faisant l’objet d’échanges internationaux) est stable alors que la production mondiale a augmenté de 30 % », signale-t-il. Selon lui, la demande alimentaire, qui augmente sans cesse, est satisfaite par la hausse de la production agricole des pays les plus peuplés comme l’Inde et la Chine. « Ils assurent globalement leur auto approvisionnement,décrit l’économiste. Les seules importations chinoises qui augmentent sont celles de soja pour les aliments du bétail ».
Concurrence déloyale des biocarburants
Dans ce paysage, les biocarburants viennent se placer en concurrents directs des besoins alimentaires. Si la récolte mondiale de céréales n’a jamais été aussi importante qu’en 2007, les stocks ne cessent de baisser, en particulier à cause d’une demande croissante de maïs américain pour la production d’éthanol, analyse le spécialiste. Les besoins en maïs pour l’éthanol représentent aujourd’hui 10 % de la consommation mondiale, une demande importante qui fait mécaniquement monter les prix. Pour Lucien Bourgeois, « une telle concurrence entre besoins alimentaires et énergétiques ne peut être arbitrée par le marché car, malheureusement, les réservoirs des automobiles des pays riches seront toujours plus solvables que les estomacs des habitants des pays pauvres ».
Les politiques permettent aux agriculteurs de s’adapter
Pour le spécialiste, le problème n’est finalement pas de savoir si le potentiel existe pour satisfaire les besoins de la planète. Même si le stock de nouvelles terres arables semble peu extensible, ce n’est pas grave : l’activité agricole saura s’adapter, à condition qu’on lui en donne les moyens. « En 50 ans, le monde a vu sa population doubler, signale-t-il. Fort heureusement, les agriculteurs ont été capables d’augmenter plus rapidement encore la production de céréales. » Car dans les pays qui assurent un minimum de sécurité à leurs paysans, la production augmente et satisfait les besoins. Instaurer ce cadre sécurisé suppose « d’éviter les concurrences excessives des importations » et de mettre en place « des mesures de stockage ou de régulation pour éviter les trop fortes baisses de prix afin de permettre aux agriculteurs de mettre en œuvre des investissements productifs », détaille Lucien Bourgeois. Dans un contexte où l’offre sera probablement restreinte, du fait des contraintes en terres, en eau, mais aussi des aléas provoqués par le changement climatique, « le monde a besoin du maximum de progrès technologique », affirme le conseiller. Dans le but notamment de préserver la biodiversité, il faudra également « faire feu de tout bois et trouver les meilleures techniques culturales pour garder et rendre productives le plus grand nombre de variétés », ajoute-t-il.
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Attention à l’ouverture des frontières
Pour Lucien Bourgeois, les solutions ne se trouvent pas forcément à l’OMC, car l’ouverture des frontières présente un vrai danger. « Aujourd’hui, tous les pays ont peur de la puissance industrielle de la Chine qui a la possibilité de rayer de la carte à peu près toutes les économies du monde », explique-t-il. Le spécialiste estime que, de son côté, l’Europe doit se lancer dans une politique productive, et non dans une « politique à la Marie-Antoinette, tolérée grâce à ses vertus sur la beauté du paysage ». Ce qui exclut les aides découplées, « une forme de gâchis des deniers publics », mais doit inclure des stocks de régulation. « L’Union européenne et les Etats-Unis doivent assumer leur responsabilité de grandes puissances mondiales », juge-t-il.
Les prix élevés peuvent encourager les pays en développement
Pour l’économiste, la hausse du prix du pain due à la flambée des céréales est une « catastrophe » pour les populations urbaines des pays « qui avaient pris l’habitude de nourrir leur population à bon compte ». Mais les prix élevés « devraient encourager les agriculteurs à faire plus de productions vivrières », sous réserve que des politiques agricoles leur assurent une stabilité. Lucien Bourgeois précise toutefois qu’ « il n’y a aucun avenir pour les pays qui se spécialiseraient sur les matières premières agricoles ». Un choix que les Etats-Unis, par exemple, n’ont jamais fait, malgré leur potentiel agricole.