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Interview de Nicolas Bricas, chercheur au Cirad « Que tous les acteurs aient accès à l’information rapidement »

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Pour Nicolas Bricas, chercheur au Cirad, le monde est « bel et bien entré dans une zone de turbulence durable ». La faute aux spéculateurs qui, dans un contexte de crise des marchés financiers, ont eu le réflexe de se replier sur le « physique ». « En 2008, dans les journaux financiers, on trouvait de pleines pages de publicité incitant les spéculateurs à s’intéresser à des « paniers » financiers composés de métaux, de pétrole et d’aliments », raconte le chercheur. Mais ces phénomènes n’expliquent pas à eux seuls les émeutes de la faim de 2008. « Il y a un consensus aujourd’hui pour tenter de limiter les comportements d’erreur liés à la fluctuation des prix », explique-t-il. En clair, « le problème n’est pas seulement d’améliorer la qualité de l’information mais de veiller à ce que tous les acteurs, et pas seulement les plus puissants, y aient accès rapidement ». D’autres leviers sont possibles, notamment du côté de l’OMC.

La volatilité des prix est-elle un phénomène nouveau ?
Nicolas Bricas : Ce qui s’est passé en 2008, avec pas moins de 30 émeutes de la faim qui se sont déroulées de manière simultanée, a surpris. Tout le monde s’était endormi car depuis 25 ans, on vivait dans une relative stabilité des cours. On n’avait pas connu autant d’émeutes en même temps. Les événements de 2008 ne sont pas un accident passager. Nous sommes bel et bien entrés dans une zone de turbulence durable. Dans un contexte de crise des marchés financiers, le réflexe des spéculateurs est de se replier sur le « physique ». En 2008, dans les journaux financiers, on trouvait de pleines pages de publicité incitant les spéculateurs à s’intéresser à des « paniers » financiers composés de métaux, de pétrole et d’aliments. Néanmoins, si on regarde les chiffres, ces achats massifs tournés vers les marchés physiques ont débuté dès 2007. Ils ne peuvent pas à eux seuls expliquer ce qu’on a vécu en 2008 avec les émeutes de faim. Aujourd’hui les stocks mondiaux sont bas. Pendant longtemps, les Etats-Unis ont été de gros stockeurs, dans le but de protéger leur agriculture. Après, les Chinois ont pris la relève avec des stocks très élevés. Mais depuis 2000, la Chine diminue ses stocks. Cette politique de stockage coûte cher aux pays qui l’appliquent. En l’absence de stocks importants, le monde est instable durablement.

Que peut-on faire face à ce phénomène ?
Il existe deux types d’approche par rapport à la problématique de la volatilité des prix. Soit on en limite les dégâts. Soit on essaie d’influer sur cette volatilité. La position dominante est de ne pas toucher aux prix mais de limiter les effets de cette volatilité. Différents outils sont possibles comme le stockage. A l’échelle d’un petit pays, une politique de stockage ne vise pas à influer sur les prix mondiaux mais d’avoir des stocks de sécurité si les prix flambent. La sécurité alimentaire est ainsi préservée. Evidemment si, à l’échelle du monde, tous les pays adoptent cette stratégie, cet outil peut jouer sur les prix. D’autres leviers comme les filets de sécurité ou l’assurance sont possibles. L’intervention sur les marchés qui consiste à panser les plaies est cependant très coûteuse.

Les stocks mondiaux sont bas et la volatilité des marchés est réelle. Peut-on faire plus que « limiter les dégâts » ?
On ne peut pas imaginer un système avec des prix fixes. Il faut qu’ils fluctuent dans les limites du raisonnable. Il n’est pas question d’empêcher le prix d’être le révélateur de l’offre et de la demande. Les prix restent des signaux de l’état des marchés. La vraie question est : faut-il agir sur la composante du prix qui n’est pas liée aux fondamentaux du marché ? Lors des émeutes de la faim, les mouvements spéculatifs et les blocages d’exportations ont accentué la hausse des prix et en ont fait une flambée. Il n’existe pas aujourd’hui de communauté d’acteurs (producteurs, transformateurs, consommateurs, politiques) avec des règles de représentativité impliquée dans un système de concertation. Au niveau national, quelques pays ont réussi à mettre en place un système de prix planchers ou plafonds. L’exemple de Madagascar est intéressant : un système de concertation multi-acteurs existe et il a su gérer ces problématiques avec succès. Au niveau international, les choses se compliquent car les pays commercent entre eux et d’autres opérateurs comme des courtiers interviennent. Il n’y a pas de gouvernance mondiale. Il est donc nécessaire de « faire avancer un dispositif de concertation multi-acteurs visant à fixer une fourchette de prix. Comme les prix ont actuellement tendance à flamber et non à chuter, il serait opportun d’instaurer un prix plafond pour protéger les consommateurs vulnérables. Mais demain, si les prix s’effondrent, il sera sans doute nécessaire de penser à des prix planchers pour éviter la faillite des millions de petits producteurs vulnérables.

Y a-t-il consensus sur cette nécessité d’améliorer l’information au niveau mondial ?
Il y a un consensus aujourd’hui pour tenter de limiter les comportements d’erreur liés à la fluctuation des prix. Evidemment, certains pays comme la Chine sont plutôt secrets concernant leur niveau de stock par exemple. Mais la déstabilisation des marchés les touchera aussi. Leur intérêt à ne pas communiquer des informations s’en trouve donc limité. Le problème n’est pas seulement d’améliorer la qualité de l’information mais de veiller à ce que tous les acteurs, et pas seulement les plus puissants, y aient accès rapidement.

D’autres pistes sont-elles envisageables ?
Il faudrait s’intéresser au dispositif des taxes dites variables (exemple des taxes sur les importations) et à ce qu’on appelle la prohibition à l’exportation dans le cadre de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Les accords de l’OMC contraignent fortement la possibilité de faire varier les taxes sur les importations pour atténuer les effets des flambées de prix et protéger ainsi les consommateurs vulnérables. Ce qui n’empêche pas certains pays de le faire, considérant que le risque est faible qu’ils soient attaqués à l’organe de règlement des différents que cette organisation a mis en place. Mais si tous les pays décident de diminuer leurs taxes en même temps, les marchés sont perturbés. De l’autre côté, l’OMC laisse plus de marge de manœuvre pour bloquer les exportations. Plusieurs pays agro-exportateurs ont ainsi limité ou bloqué leurs exportations lors des flambées de prix pour éviter que leur production ne s’exporte sur le marché international alors très rémunérateur. Ceci a contribué à augmenter la hausse et il est normal de penser à encadrer de telles mesures, légitimes pour protéger sa population, mais aux effets négatifs sur les autres pays importateurs.

Qu’attendez-vous de la présidence française du G20 ?
Le minimum que l’on puisse espérer du G 20 est une intention d’agir. J’attends qu’on ouvre le débat. L’enjeu de la stabilisation des prix agricoles est de préserver les consommateurs vulnérables des pays les plus pauvres au nom de la sécurité alimentaire. La menace est permanente mais ces populations n’ont pas un poids politique important. Ce qui n’est pas le cas des agriculteurs qui subissent aussi les effets de la volatilité des prix au niveau de leur revenu. Leur lobby est plus puissant.

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