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À travers le livre Sociologie des mondes agricoles, les sociologues Bertrand Hervieu et François Purseigle se sont penchés sur la place et la dynamique des mondes agricoles à venir, à la fois dans les espaces nationaux et dans le processus de globalisation.
Sciences sociales. « Une discipline comme celle-ci ne se construit pas à partir de trois concepts que l’on pose sur la table. Elle est dans une relation dialectique avec la réalité qu’elle observe elle-même, et donc elle bouge continuellement en même temps que les outils qu’elle se donne », prévient le sociologue Bertrand Hervieu. Autrement dit, inutile de chercher à saisir une recette dans le livre Sociologie des mondes agricoles que le chercheur a écrit avec l’un de ses pairs, François Purseigle : l’ouvrage revisite les paradigmes qui ont permis à la sociologie rurale de se structurer et en propose de nouvelles « pistes ». Soit, un historique très complet et intéressant de la discipline et plusieurs orientations – rien d’affirmé –, autour de cette thèse : « Nos prédécesseurs ont pensé ce secteur et ce milieu sur un trend évolutif et d’homogénéisation. Et nous, nous disons qu’il n’y a pas de trend évolutif. Il y a des formes contrastées qui coexistent entre elles, qui subsistent entre elles structurellement ». Il ne s’agit pas d’une sociologie de changement, mais d’une sociologie de la coexistence, a ainsi expliqué le 21 février François Purseigle, à l’occasion d’une présentation organisée par l’Association française des journalistes agricoles (Afja), à Paris. La question principale des auteurs étant : le statut théorique à donner au « paysan » dans une société de moins en moins agraire.
Une population agricole contrastée
Pendant soixante ans, les sociologues ont ainsi observé le déclin des paysans dans le pays en cours de modernisation et annoncé parfois leur disparition, constatent les chercheurs. Pourtant, aujourd’hui, malgré la diminution des populations agricoles dans certaines sociétés, les paysans n’ont jamais été aussi nombreux à la surface de la planète. Emerge en réalité un avenir des paysanneries du monde « extraordinairement contrasté » d’un continent à l’autre. « Ce qui ne signifie pas pour autant que nos prédécesseurs se sont trompés », explique Bertrand Hervieu. La fin de la paysannerie comme civilisation, au sens de construction sociale, est bien advenue dans les pays occidentaux et en Europe. « L’une des difficultés d’ailleurs de l’Europe est qu’elle est devenue une puissance agricole sans paysans. C’est un phénomène qui n’est pas très bien compris ».
Une agriculture moins familiale
Non seulement minoritaire, cette population agricole est également aujourd’hui éclatée et en quête d’identité, notent les deux hommes. « C’est une population de moins en moins familiale, avec une part du travail salarié qui ne cesse d’augmenter », décrit François Purseigle. Autrement dit, l’exploitation agricole fonctionne de plus en plus par projets. Elle ne renvoie pas forcément à des logiques de filiation, d’installation, mais à des logiques de création d’activités. Et derrière ces logiques persiste la volonté d’avoir malgré tout un regard sur ce qui demeure « une affaire de famille ». « Mais pour autant, ça n’est pas parce qu’elle demeure une affaire de famille qu’elle est familiale », précise l’enseignant. Le XXIe siècle marque sur ce point un tournant. De nouvelles formes d’organisation du travail en agriculture émergent par ailleurs : il s’agit des agricultures de firmes construites sur des stratégies financières, et à partir de processus de financiarisation de l’agriculture qui se développe sur tous les continents. « Finalement le symbole de la mondialisation de l’agriculture n’est pas celui des agricultures familiales rencontrées sur tous les continents, mais celui de l’agriculture de firmes et la financiarisation d’agriculture », constate François Purseigle.
Le développement du faire « à façon »
Par ailleurs, une logique de sous-traitance et de délégation se développe actuellement, c’est-à-dire l’activité est de plus en plus sous-traitée. « Quand on va sur le terrain, on observe une chose assez criante, c’est que bon nombre de “dits” exploitants familiaux “font faire” : c’est ce qu’on appelle l’exploitation de A à Z. Dans la Marne notamment, pas moins de 20% des exploitations font “à façon” et on en compte environ 5% qui font du A à Z », observe François Purseigle. Dans certains départements, des personnes exploitent pour le compte de dix, quinze, voire vingt exploitants familiaux. « Je veux bien que l’agriculture soit familiale, mais ces “dits” exploitants familiaux ne sont pas sur l’exploitation. Alors, je ne dis pas que c’est un phénomène d’ampleur, mais malgré tout, on ne peut nier ce phénomène qui est nouveau ».
La résistance et l’aspiration à la globalisation
Le corollaire de la fin des paysans est la fin de l’opposition ville/campagne. Le monde agricole a aspiré à la parité, avec derrière cette revendication, celle du revenu, « mais aussi de se tenir de plain pied dans une société en voie de modernisation », rappelle Bertrand Hervieu. Or, cela a entraîné une porosité des modes de vie. « Il y a d’amères victoires », note-t-il. Alors que tous les maires ruraux, souvent des agriculteurs, se sont battus pour freiner le processus d’exode, au moment où ces processus sont freinés et même se retournent, – loin de faire renaître ces sociétés rurales un peu rêvées –, ils finissent de les déstructurer pour les faire entrer dans un autre monde. « Les processus de globalisation provoquent de l’homogénéisation qui elle-même provoque des processus de différenciation à l’infini. Et qui provoque des reconstructions, des réinventions de l’histoire ou du présent... Et qui donne, enfin de la dérégulation ». Cela donne ainsi des processus d’aspiration à l’entrée dans la globalisation et en même temps de la résistance.
Une agriculture de subsistance
De nouvelles micro-entreprises, intégrant de l’agriculture dans leur projet « avec de la proximité, de la vente, de la transformation... basés sur des bricolages de construction de revenus », sont par ailleurs apparues. Ce sont en quelque sorte les héritiers des néo-ruraux. Au niveau européen, ces micro-entreprises côtoient les anciens salariés des fermes d’État, qui ont abandonné leur lopin à de grands consortiums. « Ce sont d’anciens salariés – ce ne sont pas des paysans – qui sont sur leur lopin, qui ont une toute petite rente. Et alors, est-ce l’affaire d’une génération? On n’en sait rien pour le moment ».
Le phénomène de spécialisation montant des agriculteurs a par ailleurs des conséquences lourdes sur l’identité et sur la gestion du territoire, poursuit Bertrand Hervieu. Alors que le monde agricole n’a jamais été aussi réduit, il n’a ainsi jamais été autant éclaté du fait des spécialisations et autant repérable, du fait de son homogénéité sur le plan idéologique. « C’est l’appareil d’encadrement qui homogénéise encore suffisamment ce milieu pour qu’il apparaisse encore aisément repérable au sein de la société »
Agriculteur ? Paysan ? Trader ?
Les auteurs notent enfin une indétermination de position sociale : des agriculteurs ne savent plus s’ils sont pères, chefs d’exploitation, salarié, patron... « Aujourd’hui, ils sont incertains, ils ne savent pas de quoi demain sera fait, ils ne savent pas ce qu’ils vont transmettre. Et ils ne savent plus réellement ce qu’est leur métier ». Malgré tout, des exploitants continuent à se regrouper, à faire des assolements en commun... L’agroécologie est également susceptible de modifier encore leur place. Les deux sociologues en sont en effet convaincus. Car, derrière ce concept, il existe une intuition de gestion de la ressource – plus reproductible, plus durable – et l’idée aussi d’un territoire, d’un écosystème et donc d’une sorte de « présence première » de l’agriculture dans la gestion de cet écosystème. « Au fond, derrière ça, se cherche un ré-enracinement de l’agriculture. Il y a une volonté dans cette idée d’agro-écologie, de remettre de l’agriculture sur tout le territoire », explique Bertrand Hervieu. Il ne s’agit pas d’un retour en arrière, mais d’une invention qui se fait et se fera, selon lui à partir de démarches expérimentales et tâtonnantes.
Globalement, les auteurs se montrent dans leur ouvrage plus sensibles aux processus de déstructuration qu’à celui de la restructuration, incertaine, argument-ils pour leur défense. Cependant, « nous ne disons pas que c’est la fin de l’histoire, pas du tout. Ce que nous pensons c’est qu’il y a un vrai processus de restructuration à l’œuvre ».
Bertrand Hervieu et François Purseigle, Sociologie des mondes agricoles, Collection U, Armand Collin, 318 pages (2013) - 27,93 €