Abonné

AgroFinance Quelles sorties de crise ?

- - 16 min

Pour continuer à faire tourner leurs usines, les industriels de l’agroalimentaire ont du s’approvisionner cette année en matières premières sans en maîtriser le coût tant la volatilité des prix agricoles s’est imposée sur les marchés. Dans le même temps, ils sont sortis, comme tout le monde, d’une période d’argent relativement facile pour finalement se heurter à la crise du crédit et à la baisse de la demande. Auraient-ils alors été amenés à renoncer à toute initiative, à toute prise de risque, et à attendre des jours meilleurs ? En fait, une rétrospective sur les onze derniers mois (que nous présentons plus loin) ne traduit aucune panne dans les stratégies de croissance externe. En survolant nos propres parutions de l’année 2008, on mesure au contraire l’importance des mouvements opérés, en particulier pour mieux structurer les branches les plus en retard comme celles des produits carnés. Si reflux il doit y avoir dans les fusions-acquisitions, il est peut-être … pour 2009. C’est pourquoi le dialogue entre chefs d’entreprises et financiers sera plus nécessaire que jamais pour amortir les chocs, attendre la reprise et préparer l’avenir et les sorties de crise. Le colloque AgroFinance qui a lieu cette semaine sous notre égide avec les ingénieurs d’AgroFOOD, tente d’ouvrir des pistes. Lionel Zinsou, banquier d’affaires issu du monde de l’industrie alimentaire, nous livre ici les siennes à la veille de son intervention au colloque.

Grâce à un entretien que nous avons eu conjointement avec Lionel Zinsou, ancien dirigeant de Danone et de Rothschild & Cie, depuis peu chez PAI Partners Banquier d’affaires né d’un père béninois et d’une mère française, Lionel Zinsou est diplômé de l’Ecole normale supérieure. Après une carrière chez Danone, notamment comme directeur stratégie-développement, puis patron de la branche épicerie-plats cuisinés, il est devenu associé-gérant de Rothschild & Cie avant de rejoindre en 2008 le fonds d’investissement PAI Partners. Il est également conseiller au cabinet du président de la république du Bénin et administrateur de la chaîne de produits bio Naturalia. Il a créé la Fondation Zinsou à Cotonou pour le développement de l’art contemporain africain., et Philippe Godin, consultant expert du secteur agroalimentaire Philippe Godin, consultant-associé-gérant de PhG Conseil, a eu un parcours qui l’a conduit de l’ULN-Préval au Groupe Roullier, puis à la société de capital-développement AgroPlus, dans le Groupe Skalli/Rivoire et Carret et chez Agrial. A l’issue d’une mission pour la commission économique et du plan du Sénat, en 2006, il a rendu un rapport intitulé « Agriculture, horizon 2050 » qui traite de l’avenir du « complexe agroalimentaire » (www.senat.fr/noticerap/2006/r06-200-notice.html)., nos lecteurs ont la primeur de certains débats qui occuperont cet après-midi au Palais du Luxembourg.

Agra alimentation : Comment analysez-vous la tension enregistrée sur les matières premières et l’incidence de la crise financière sur le secteur agroalimentaire, les deux thèmes que nous avons inscrits au cœur du 8e AgroFinance ?

Lionel Zinsou :Cette année 2008 aura été sans précédent, elle a additionné tous les excès : une surchauffe extrême dans les premiers mois, qui était due à une très forte demande mondiale, et une fin d’année où l’on sent venir la récession.

On a failli voir jouer la fameuse loi de King selon laquelle, faute d’avoir assez de produits pour alimenter les échanges, il n’est plus possible de fixer un prix qui équilibre le marché. Les excès à la hausse des cours ont été dus aussi à des fonds spéculatifs qui ont probablement amplifié le phénomène en se plaçant - pour la première fois aussi massivement - sur les produits agricoles. Ces fonds ont gagné beaucoup d’argent au premier semestre, mais en ont sans doute perdu encore plus au second, marqué par une des chutes de cours les plus rapides qu’on ait connues depuis longtemps. Tout cela pour revenir sur un trend proche des niveaux de prix historiques. Car entre temps, on a découvert que la demande pouvait être récessive.

Tous ces contrastes, vécus dans un temps record, sont forcément difficiles à vivre car il n’est pas évident de moissonner en Grande-Bretagne quand le blé vaut deux fois moins cher que lorsqu’il était semé en Andalousie… Une telle volatilité à l’intérieur d’une même campagne a quelque chose d’inédit. Un effet retard se produit à présent et ce retournement constitue une double peine pour les producteurs qui craignent pour leurs revenus et sentent venir la fermeture des vannes du crédit. Pour des filières entières, les prix sont moins rémunérateurs et un phénomène de ciseau se produit avec des coûts de production qui sont encore trop élevés comme dans les productions animales et le lait.

En six mois à peine

L’effet est violent partout, en pays développés et dans les autres, pour les grands opérateurs comme les plus petits paysans. Les conséquences sociales sont dramatiques, dépassant tout ce qu’on avait connu depuis la guerre : des émeutes de la faim au premier semestre dans les grandes villes des pays pauvres, et chez nous un malaise persistant sur le pouvoir d’achat. Et cet automne, des éleveurs jettent le lait à l’égout parce qu’il y en a trop pour qu’il soit vendu à bon prix ! Le moment de richesse pour les grands pays agricoles n’a pas duré et on finira l’année avec plus de pauvres qu’au moment de ces émeutes.

Philippe Godin : Les évènements de cette année montrent que si, en effet, on laisse jouer la loi de King, alternativement les producteurs les plus faibles sont laminés, ou les consommateurs les plus pauvres.

L Z :Tout-à-fait, et j’en tire une leçon c’est qu’il est plus facile, sur longue période, d’enrichir les producteurs quand les prix relatifs baissent pourtant et que cela profite aux consommateurs. Toute l’histoire des 30 dernières années, marquée par d’énormes gains de productivité, en est l’illustration. On a su résoudre ce paradoxe… mais ce long cycle vertueux vient de se terminer cette année.

Ph G : On est passé dans un laps de temps très court de l’hyper-liquidité financière assortie de prix élevés à la crise du crédit et à la chute des prix, et le problème a affecté également les secteurs industriels qui transforment les produits agricoles. Les entreprises alimentaires sont pareillement « squeezées », même si certains opérateurs comme les coopératives sont à la fois acheteurs et vendeurs de matières premières ou de commodités. Les situations ne sont donc pas toujours homogènes. Les prix agricoles sont des prix liés, ceux du porc ou de la volaille dérivent de ceux des céréales. De plus, les grandes coopératives polyvalentes ont pu afficher des chiffres d’affaires et peut-être des marges en forte hausse, mais elles vont les voir se dégonfler aussi vite…

Les paradigmes de politique agricole ressortent

L Z : Je ne dissocie pas ces différents opérateurs qui ont des intérêts liés car les transformateurs sont touchés indirectement par une situation nouvelle qui, curieusement, remet en selle tous les paradigmes de politique agricole, et de la PAC notamment.

Ph G : On est quand même très myope, car il est plutôt étonnant que même des gens avertis et formés à l’étude des lois de l’économie aient voulu, il y a encore six mois, tout démanteler dans ces politiques et qu’ils prêchent maintenant la régulation !

L Z : On croyait avoir de moins en moins besoin de la PAC et, en effet, alors qu’on libéralisait, les prix de marché se situaient encore, début 2008, au-dessus des seuils d’intervention. Mais on a peut-être eu tort.

Ph G : Mais comment situez-vous les industriels par rapport aux producteurs agricoles ?

L Z : J’admets qu’ils sont totalement solidaires dans cette affaire, même si tout fabricant de yaourts a des motifs de s’opposer, pendant un temps, aux producteurs de lait sur la question du prix à lui payer. Quand la matière première baisse, il tente de continuer à vendre un peu plus cher tant qu’il peut le faire. C’est comme le pétrolier qui joue sur les stocks, mais à long terme on ne peut dissocier le sort du producteur et celui du transformateur.

On ne sait pas gérer la surchauffe

Les événements récents démontrent aussi qu’on ne sait pas gérer la surchauffe. Quand l’économie mondiale progressait de 4 % l’an, la hausse des prix agricoles relatifs était modérée et dispensait de faire jouer les mécanismes de régulation. Mais dès qu’on a franchi le seuil des 5 % de croissance, certains pays émergents ont augmenté de 20 à 25 % leurs importations agricoles ou alimentaires. Ajoutez à cela une sécheresse ici ou là et tout a été déstabilisé. Si la demande mondiale était restée à son niveau de 2005, il ne se serait rien produit de tel.

St A : Comme quoi, en agroalimentaire, il faut avoir trop pour avoir assez. Est-ce votre avis ?

L Z : A l’origine de la situation actuelle je vois autre chose - et qui rejoint votre remarque – c’est que l’investissement en agriculture avait été beaucoup délaissé ces dernières années au niveau mondial. Ce à quoi la politique agricole commune ou une politique multilatérale devait pourvoir… La Banque mondiale, qui consacrait 40 % de ses fonds à l’agriculture il y a 20 ans, ne lui en accorde plus que 16 % comme si le travail était achevé, parce que la Chine ou l’Inde ont fini leur révolution verte. Mais l’Afrique aurait du prendre le relais, ce qu’elle n’a pu faire faute de capacités d’absorption et pour maintes raisons politiques.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

industrie
Suivi
Suivre
épicerie
Suivi
Suivre

Il faut savoir que l’agriculture est, avec l’énergie, un des secteurs les plus gourmands en capital. Même pour de petits projets, il faut un euro de capital pour produire un euro de chiffre d’affaires, quand un demi-euro suffit dans les activités industrielles. Acheter deux bœufs pour une très petite exploitation suppose un coefficient de capital (rapporté à la valeur de la production) plus élevé que pour mécaniser un grand domaine. Il faut donc que les institutions financières internationales reviennent à leurs engagements…

Ph G : Vous pourriez faire rêver les industriels français avec ces taux de croissance de 5 %, mais eux sont confrontés à une croissance proche de zéro en France comme en Europe. Si la Chine est à +10 %, et si une cinquantaine de pays d’Afrique (sur 54) à +6 %, cela nous ouvre-t-il de vraies perspectives ? Pouvons-nous espérer exporter beaucoup plus depuis la France ? N’est-il pas plus raisonnable d’avoir des politiques d’investissement et d’implantation à l’étranger ? telles sont les questions que l’on se pose à AgroFinance.

LZ : Toute la panoplie vaut à court terme, depuis l’exportation (à la fois avec ses produits bruts et avec ses produits transformés, l’agroalimentaire est le seul secteur qui dégage un tel solde net positif) jusqu’à l’implantation industrielle à l’international et au transfert de savoir-faire. Les produits de valeur suffisante pour être transportés au loin doivent être exportés, AOC, grandes spécialités de marque, Ricard ou Evian, par exemple. Pour les produits frais ou courants, c’est beaucoup plus difficile, il faut être près des zones de consommation ; de plus, l’implantation à l’étranger est bénéfique vu les dividendes qu’elle permet de faire remonter en France. Il n’est pas indifférent que Pernod Ricard soit français même s’il ne fait que 9 % de son chiffre d’affaires en France, et Danone de même avec seulement 14 % de ventes dans l’Hexagone.

La part des PME

Ph G : L’agroalimentaire est constitué de 10 000 entreprises, selon certains, en tout cas de 4000 si l’on retient celles de plus de 20 salariés : toutes ces PME et TPE ne peuvent pas vraiment exporter.

LZ : Si, elles peuvent toujours exporter du savoir-faire, du matériel génétique, etc…

Ph G : L’ennui c’est que nous n’avons plus beaucoup de matériel génétique depuis dix ans que l’on freine les biotechnologies. Dans les céréales et les semences, notre avance de dix ans sur les Américains a été annulée par nos reculades sur les OGM et sur la recherche, ce qui leur a permis, à eux et à d’autres, de nous rattraper et d’avoir le champ libre.

LZ : C’est vrai dans ce secteur, mais il y a tous les autres : par exemple nos compétences en agriculture tropicale (avec le CIRAD de Montpellier) permettraient de construire une offre adaptée face à des besoins qui à long terme vont sûrement s’amplifier.

Ph G : Oui, mais les PME peuvent-elles jouer leur partition dans ce domaine ? Dans le sucre ou le poulet, on assiste plutôt à une délocalisation. Pour quelles raisons ?

LZ : Je ne sais pas : est-ce parce que le monde agricole a manqué de bons porte-parole et d’un lobbying suffisant lorsqu’ont été prises les décisions politiques ? Notez qu’en ce moment, les pouvoirs publics s’occupent plutôt des banques, mais la problématique de l’agroalimentaire n’est quand même pas si spécifique que cela ; pour l’industrie automobile, n’est-on pas prêt à se mobiliser en haut lieu ? Mais il vaut mieux exporter ce qu’on sait faire le mieux : foie gras, champagne, ou des marques, plutôt qu’autre chose. Enfin, s’il y a une particularité de l’agriculture, c’est que les agriculteurs, eux, ne se délocalisent pas.

Je suis plus choqué du fait que nous ayons perdu la bataille du soja, ce qui, pour le coup, remonte aux origines de la PAC…

Ph G : En effet, Edgard Pisani le reconnaît lui-même dans son dernier livre quand il regrette le deal passé avec les Etats-Unis : en contrepartie du « prélèvement », nous avons été autorisés à construire la PAC à condition d’abandonner tout droit de douane sur les oléagineux puis sur les drêches de maïs ; notre déficit en protéines perdure, c’est une pente qu’on ne pourra pas remonter.

Réinvestir en amont

L Z : Je suis sensible, par ailleurs, à des problématiques nouvelles comme le projet dUnion pour la Méditerranée, qui concernera assez vite l’Afrique. Et à la question des terres arables dont les réserves se trouvent en Afrique, comme bien sûr en Ukraine, en Amérique latine, etc. Or, je sais que des fonds cherchent un peu partout des terres pour investir. Même s’il n’y a pas encore de prix mondial dans ce domaine, on risque de voir jouer, là aussi, l’effet de rareté… Ces fonds ne disposent pas du savoir-faire tant pour la production primaire que pour la transformation : nos professionnels pourraient le leur fournir. L’enjeu est énorme et serait profitable pour l’économie française. Avec moins de savoir-faire alimentaire peut-être que la France, le Danemark fait mieux, son offre est la plus compétitive et lui procure l’un des plus solides excédents mondiaux.

Or, la terre arable et l’eau seront des atouts stratégiques à l’horizon 2030 ou 2050 : le Sud de la planète n’a pas la capacité de bâtir une telle offre, le Nord au contraire a les compétences, les entreprises, le capital. A nous de la structurer. Sans quoi on reverra des tensions sur le prix des denrées et même sur notre pouvoir d’achat en pays développés. C’est pourquoi Danone investit avec Mohamed Yunus au Bengladesh, mais aussi dans des fermes en Egypte, en Algérie, en Pologne.

Ph G : A un peu plus long terme, l’Afrique aura doublé sa population, le besoin de se nourrir et la nécessité d’investir dans son agriculture et dans des industries de transformation seront donc des moteurs extrêmement puissants.

L Z :L’Europe verra sa population se réduire d’ici 2050, de 650 millions à 600 millions, au contraire celle de l’Afrique passera de 800 millions à 2 milliards, selon les projections les mieux établies. Avec 9 milliards d’habitants et un revenu par tête en augmentation même faible, ce n’est pas à un « développement du sous-développement » auquel on va assister : au sortir de l’extrême pauvreté, il faudra faire sauter ce goulot d’étranglement qu’est l’importance des capitaux à mobiliser (un euro pour un euro de chiffre d’affaires). Et au-delà, l’activité sera tirée en avant pour les équipementiers aux technologies les plus simples, disons des « Tetra Laval » chinois ou iraniens plutôt que suédois. Mais c’est bien la contrainte amont qui sera la plus forte.

Transactions : bientôt la « vitrification »

St A : Pour l’heure, les mouvements structurels semblent ralentis par la crise financière, n’est-ce pas un problème pour les LBO, anciens et futurs ?

L Z : Temporairement, tout est gelé, c’est une vraie « vitrification », à cause du renchérissement de la dette. Ceux qui sont investis en LBO ne peuvent pas sortir, ils ne sont pas vendeurs, et même si tel ou tel, trop endetté, en vient à vendre à la casse, il n’est pas sûr qu’il trouve acheteur. Au-delà, le futur que j’entrevois ressemblera non pas aux années récentes (2006 ou 2007), mais plutôt aux années 90, avec des taux un peu plus élevés et des leviers un peu plus faibles. Mais pour l’heure tous les vecteurs d’apports de fonds propres, LBO, capital-développement et marché financier, sont en panne. Le tout est de savoir quand on en sortira…