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Etude / Produits laitiers Redistribution des cartes de la filière laitière en Europe

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Alors que la réforme de la PAC et l’intégration des PECO n’ont pas eu les effets dévastateurs annoncés sur les cours du beurre et de la poudre de lait, l’année 2004 a été marquée par une reprise des mouvements des fusions de coopératives laitières dans le nord de l’Europe. L’investissement des coopératives anglaises dans la transformation s’est encore amplifié. De son côté, la France se distingue encore de ses pays voisins, en ce qui concerne la concentration de son secteur coopératif.

Le bilan 2004 de la filière de transformation laitière européenne a confirmé la tendance de ses dernières années. Si l’année a été assez riche en termes de transferts d’actifs industriels, marqués par les nombreuses acquisitions de Lactalis, en Espagne notamment avec la reprise des activités de 3A, et le « désossement » de Parmalat, elle a été marquée par une reprise des fusions de coopératives dans l’Europe de l’Ouest. A l’instar des dernières grandes fusions du secteur entre 1997 et 2000, ces rapprochements de coopératives ont une fois de plus concerné les pays du Nord de l’Europe uniquement comme l’a montré Ubifrance lors d’un récent séminaire organisé par le Cniel.

En Scandinavie, le projet de fusion des groupes Arla Foods et Campina, atteignant des sommets de gigantisme, donnera ainsi naissance au premier groupe laitier mondial avec 13,5 milliards de litres collectés pour un chiffre d’affaires de 10 milliards d’euros. Avec une production totale de 540 000 tonnes de fromages, 320 000 tonnes de beurre et 6,1 tonnes de produits laitiers frais, le groupe ainsi créé accaparerait des places de leader de la transformation au Danemark et en Suède, de numéro 2 dans les Pays-bas, au Royaume-Uni et en Belgique et de numéro 4 en Allemagne. Grâce à une complémentarité géographique et en termes de productions, de nombreuses synergies sont attendues de la fusion. Plus récemment, deux rapprochements plus modestes de coopératives ont eu lieu en Allemagne et en Belgique. Le marché belge a ainsi assisté à la fusion des coopératives Belgomilk et BZU en début d’année, totalisant à elles deux 700 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 1 milliard de litres de lait collectés. Au même moment, en Allemagne, Hochwald et Starmilch ont également fusionné pour donner naissance à un groupe de 1,1 milliard d’euros pour 1,8 milliards de litres de lait collectés. Un moment évoquée outre-Rhin, la fusion des deux coopératives allemandes Humana Milchunion et Nordmilch a finalement été démentie.

Les coopératives outre-Manche : 20 % du lait transformé

En Grande-Bretagne, les coopératives de collecte ont continué à investir massivement dans la transformation, jusque récemment concentrée entre les mains des groupes privés. Cantonnées jusqu’en 1995 à un simple rôle de collecte, elles ont en effet commencé à intégrer l’aval de la filière depuis le démantèlement du système typiquement anglo-saxon des boards. Après une série d’acquisitions entre 1997 et 2003 dans les activités de transformation (fromages, beurre, poudre de lait), le mouvement s’est sensiblement accéléré en 2004. Ainsi, Milklink a acquis 75 % de l’activité de fabrication de cheddar et de stilton à Glanbia, Dairy Farmers of Britain a repris à Co-operative Group sa filiale ACC (4e transformateur laitier britannique avec 1 milliard de litres de lait annuels), First Milk a racheté 15 % du capital du troisième transformateur laitier britannique Wiseman (1,2 milliard de litres de lait par an) et United Dairy Farmers a récupéré l’usine de produits frais de Parmalat à Kendal. Avec ces différents transferts d’actifs et le mouvement de concentration les groupes coopératifs, c’est un véritable bouleversement du paysage de la filière laitière qui est en train de s’opérer en Grande-Bretagne. Alors qu’en 1999, ces quatre principales coopératives de collecte ne représentaient que 2 % des volumes de lait transformé outre-Manche, elles sont passées en 2004 à une part de 20 %, pesant la moitié des laits collectés, soit 7,2 milliards de litres. «  Reste à savoir si les coopératives qui opèrent cette révolution sont motivées par de réelles opportunités d’achats intéressantes ou si elles les mènent contraintes et forcées parce que les industriels risquent à terme de mettre la clé sous la porte », s’interroge Benoît Rouyer d’Ubifrance.

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Beuralia, annonciateur d’un changement de mentalité en France ?

La France, qui historiquement se caractérise par des secteurs coopératifs et privés distincts et directement concurrents, est quant à elle davantage à la traîne dans le mouvement de concentration de la filière laitière, particulièrement au niveau des coopératives. La culture de fusion y fait certes défaut. Mais cette « exception française » trouve également son explication dans la spécificité de ses productions de fromages et autres produits laitiers traditionnels, sur des marchés principalement intranationaux. Une spécificité qui pousse les industriels à adopter entre eux une logique purement concurrentielle. Contrairement aux pays du nord de l’Europe, où des produits laitiers plus standardisés permettent aux groupes de s’inscrire dans une problématique transnationale, la France n’est pas prête pour de grands mouvements de fusion. Un autre élément peut expliquer ce retard : la montée plus tardive du hard-discount comparé à l’Allemagne et la Hollande notamment. «  En Allemagne, le hard-discount représente 50 % du marché des fromages », indique ainsi Benoît Rouyer à titre d’exemple. Longtemps préservés par une distribution dominée par le modèle de l’hypermarché, capable d’accueillir de larges gammes de produits laitiers, les industriels français n’ont pas eu à s’organiser pour résister comme leurs voisins allemands et néerlandais. Cette situation confortable ne les a jusque-là pas franchement contraints à penser autrement. Si des alliances entre certains groupes ont commencé à se mettre en place, c’est sur une partie seulement de leurs activités, à l’image de l’entrée récente de Sodiaal dans le capital des Fromageries occitanes, filiale du groupe 3A, aux côtés de Bongrain. Cependant la constitution sur le marché du beurre de Beuralia, numéro trois français du secteur, entre Sodiaal, Entremont, Unicopa, constitue une grande première française et pourrait être annonceur de changements, du moins dans le secteur industriel. Pour garantir le principe d’unicité du prix du lait, aujourd’hui proclamé, encore faudrait-il que la filière continue de s’organiser et de se concentrer encore davantage afin de garantir une valorisation du lait aux producteurs, quelle que soit leur situation géographique. «  Mais le gigantisme est-il forcément la panacée ? », s’interroge Benoît Rouyer.

L’ « eldorado » polonais déçoit

Concernant les transferts transnationaux d’actifs à l’intérieur des grands groupes, le mouvement a pris de l’ampleur en 2004. Il est cependant difficile d’y déceler une logique générale, tant ces transferts ont suivi des flux très variés et parfois inverses d’un groupe à l’autre. Une manière pour Benoît Rouyer de montrer que l’attractivité d’un bassin laitier est complexe à définir. Elle dépend certes de facteurs inhérents à la production de lait (taille et concentration des élevages, prix du lait, etc.), mais également d’une multitude d’autres facteurs comme les perspectives de marché, les coûts d’exploitation des sites, la proximité des consommateurs, les éventuelles aides publiques, etc. «  Ce n’est pas seulement le prix du lait qui conditionne les logiques d’ouvertures et de fermetures de sites », résume ainsi Benoît Rouyer. Complexe, l’attractivité d’un bassin laitier est également sujette à des revirements, à l’instar de la Pologne où les entreprises qui revendent leurs actifs, comme Sodiaal, Nestlé, Campina, etc., sont de plus en plus nombreux. L’eldorado, après avoir suscité la convoitise, semble décevoir aujourd’hui. «  Les entreprises ont été déçues par la lenteur du retour sur investissement », confirme Benoît Royer. Le morcellement de la collecte, des coûts de production supérieurs à la moyenne nationale pour pouvoir obtenir du lait de qualité suffisante pour des produits laitiers sensibles ainsi qu’une distribution encore très éclatée en petits magasins de proximité explique notamment cette désillusion.