Dans un climat où les producteurs craignent une baisse du prix du lait et s’interrogent sur les conséquences de la nouvelle Pac, Jacques Mathé et Michel Debernard, consultants du réseau CER, présentent des perspectives intéressantes pour les éleveurs laitiers. Ils s’appuient notamment sur 80 missions effectuées dans la Vienne et dans les Deux-Sèvres
Faut-il croire aujourd’hui à la production laitière ?
J M : A regarder l’ensemble des filières agricoles, la filière lait a des atouts que les autres peuvent lui envier. D’une part, le lait est un produit peu délocalisable. D’autre part, cette filière est l’une des rares à avoir su garder un lien certain entre le producteur et les autres acteurs de la filière. Il peut s’appuyer sur un encadrement technique performant, une recherche active en génétique et en innovation. Avec la mise en place du contrôle laitier dans les années 60, la filière a une longueur d’avance en matière de traçabilité. Enfin, le prix du lait, même si la tendance est à la baisse, ne subit pas des variations comme par exemple en fruits et légumes. Des perspectives peuvent donc s’envisager plus sereinement. Avec la nouvelle Pac et l’aide directe laitière, nous avons calculé que le prix du lait devrait chuter de 12 % pour qu’il ait un impact sur le revenu de l’éleveur.
Alors pourquoi certains éleveurs laitiers sont-ils dans des situations difficiles aujourd’hui ?
MD : Pour évoquer le malaise de certains producteurs et leur faible marge de manœuvre, nous pourrions nous baser sur un seul chiffre. Avec leur mise aux normes, le coût des bâtiments a grimpé de 80 % en 12 ans.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
L’éleveur laitier a-t-il encore des marges de progrès ?
Les études que nous avons réalisées, notamment dans la Vienne et les Deux-Sèvres, nous montrent que le volume de travail pour un même type d’exploitation varie de 1 à 3. Le temps d’astreinte varie par exemple de 2 à 8 heures par personne et par jour avec une moyenne de 3,5 heures ou encore de 20 à 80 heures par UGB de lait par an avec une moyenne de 35 heures. Les marges de progrès sont donc colossales. Dans une structure en place même surdimensionnée, un éleveur a toujours les capacités à s’adapter et améliorer l’organisation et la gestion. L’allègement des contraintes de travail est primordial pour l’éleveur pour qu’il puisse mieux gérer l’administratif, mieux communiquer auprès du consommateur, s’investir dans la vie de sa commune et surtout réaliser son projet familial. Il n’existe pas de recettes hormis le fait qu’un éleveur seul dans son atelier se retrouve rapidement dans l’impasse. Il doit faire face à trop de contraintes. La réussite pour un éleveur passe donc par un savant dosage entre le projet de vie, le projet professionnel, la nature de ses équipements et l’organisation. Le tiercé dans l’ordre est bien l’humain, l’économique et la technique.
Pouvez-vous citer un exemple de gestion ou d’organisation qui apporterait une réelle progression dans le revenu de l’éleveur ?
MD : Nous nous sommes aperçus qu’au fil des années s’est installée une dérive dans la gestion des troupeaux. Aujourd’hui, la moyenne nationale du nombre de lactation par vache est descendue à 2,73. Dix ans auparavant, elle était de 3,3 soit une perte d’une demi-lactation. Cela signifie aujourd’hui que le temps de lactation équivaut pratiquement au temps d’élevage de la génisse qui est d’environ 2,5 ans ! Cette situation s’explique par le fait que le producteur élevant toutes les génisses produites sur l’exploitation favorise un renouvellement trop rapide du troupeau laitier. Et le maintien des génisses induit de nombreuses charges en bâtiment, alimentation et temps de travail. En gagnant une lactation comme certains éleveurs le font, le gain obtenu est de 20 euros pour 1000 litres de lait. Les producteurs commencent à mesurer les effets d’une telle situation.