Abonné

Réforme de l’immigration aux États-Unis : menace et espoir pour les farmers

- - 7 min

L’agriculture américaine se heurte à la volonté de l’administration Trump, réitérée à la veille du scrutin de mi-mandat, qui se tiendra le 6 novembre, d’expulser les onze millions de clandestins des USA. Travaux d’entretien, récoltes… un million d’entre eux assurent aujourd’hui des emplois agricoles délaissés par les Américains. Paradoxalement, la situation pourrait déboucher sur des réformes de l’immigration que le secteur réclame de longue date, notamment celle des travailleurs temporaires étrangers (H2A), pour faire face à une pénurie chronique de main-d’œuvre.

Le vote du pan de la réforme du système d’immigration qui touche de près l’agriculture américaine a été reporté. Le pavé n’en est pas moins jeté dans la mare. À la veille des élections de mi-mandat, l’administration Trump propose aux agriculteurs, en manque chronique de main-d’œuvre, de rendre plus facile (1) l’embauche temporaire de travailleurs agricoles à l’étranger.

Reprise dans une proposition de loi (2) déposée mi-juillet, cette réforme colle de près aux assouplissements demandés par le secteur lui-même. Mais la carotte est assortie d’un bâton : l’obligation pour les employeurs d’utiliser “E-verify”. Ce système électronique repère automatiquement les travailleurs illégaux. Aujourd’hui, les employeurs agricoles disent ne pas pouvoir repérer les papiers frauduleux, et embauchent ainsi à leur “insu” 26 % (à l’échelle nationale) à 85 %, localement, de travailleurs clandestins, selon le Pew Reseach Center (3)

À la mi-mandat, le président Trump semble déterminé à honorer sa promesse phare de campagne d’expulser les onze millions “d’illégaux” et de réformer l’immigration. Depuis son élection, raids policiers dans des exploitations et usines de transformation, arrestations et expulsions ont crispé la communauté agricole et son million de travailleurs sans-papiers.

Les employeurs agricoles redoutent surtout que les réformes en cours n’accentuent encore une pénurie de main-d’œuvre ressentie depuis plus de quinze ans, entretenue par plusieurs tendances.

La main d’œuvre immigrée se fait déjà plus rare

D’un côté, les bons chiffres de l’emploi ont poussé les Américains loin des travaux des champs, pénibles et peu rémunérateurs. De l’autre, la main d’œuvre immigrée, en particulier “illégale”, est plus rare. C’est le fruit d’efforts des administrations Bush, mais surtout Obama et désormais Trump pour limiter les arrivées clandestines, expulser les sans-papiers et réduire l’immigration légale.

Au Mexique, premier pourvoyeur de migrants vers les USA, le rebond économique et social et le vieillissement ont réduit le nombre de candidats au rêve américain. Après la crise de 2008, davantage de Mexicains quittaient les États-Unis qu’il n’en entrait. Les migrants qui sont restés vieillissent et délaissent les emplois agricoles.

Les conséquences et l’ampleur de cette pénurie de main-d’œuvre sont toutefois difficiles à chiffrer. Le think tank PNAE (4) estimait à 3,1 milliards de dollars en 2014 le manque à gagner pour les producteurs de fruits et légumes. En Californie, une enquête qualitative du Farm Bureau (5) trouvait en 2016 que la moitié des 700 producteurs sondés peinaient à trouver assez de personnel, 15 % couvrant à peine la moitié de leur besoin. Pour l’association Western Growers, il manque désormais 20 à 40 % d’employés dans les champs.

Corroborant le phénomène, le salaire pour des travaux de récolte au niveau national croît depuis 1996. Nombre d’agriculteurs ont aussi commencé à proposer aide aux logement, couverture maladie ou formation continue pour attirer les travailleurs.

Mais cela ne convainc pas les locaux. Confirmant des témoignages de producteurs en Oregon, Californie, Washington… le PNAE a trouvé que seuls 265 travailleurs américains ont postulé aux 6 500 offres d’emplois agricoles postées en 2014 en Caroline du Nord ; seuls 7 sont restés en poste toute la saison.

Essor de l’emploi de travailleurs étrangers temporaires

Pour 25 $/h, les Américains accepteraient de travailler dans les champs, estime l’économiste Philip Martin (6). La moyenne nationale étant de 11$/h pour des semaines de 50h, “la mécanisation et le recours accru aux importations de produits agricoles l’auront emporté avant qu’on n’atteigne ce niveau de salaire”, juge-t-il. Ou le recours aux travailleurs étrangers temporaires : ces derniers ont, de fait, été récemment une variable d’ajustement de l’équation.

En 2017, 200 000 visas dits “H2A” ont été délivrés, un nombre record. C’est 2,5 fois plus qu’il y a 10 ans. Dans les grandes lignes, les agriculteurs qui prouvent l’impossibilité de trouver assez d’Américains pour ces tâches peuvent faire venir des travailleurs de l’étranger, sous des visas H2A, temporaires et associés à un l’employeur mandataire.

C’est ce programme que l’actuelle réforme propose d’assouplir. Bonne nouvelle, pour les employeurs agricoles qui dénoncent de longue date sa lourdeur administrative et son coût : 2 500 $/employé pour un an. Parce qu’on ne leur en demande pas tant pour les travailleurs déjà présents aux USA, le Farm Bureau voudrait même maintenant négocier que les employeurs soient dispensés d’assurer aux travailleurs H2A des logements et certains niveaux de salaires.

Syndicats de travailleurs et d’agriculteurs s’opposent

Les minimums salariaux pour les travailleurs H2A sont en effet supérieurs à ceux des résidents des États-Unis. Cette mesure vise à éviter le dumping social, thème cher à l’administration Trump… et aux syndicats de travailleurs agricoles.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

élections
Suivi
Suivre

Les syndicats ouvriers jugent le système H2A, en général, néfaste à tous les travailleurs (7). Pour avoir de la main d’œuvre, il faut selon eux, augmenter salaires et protection des travailleurs agricoles d’un côté, et de l’autre offrir aux actuels “illégaux” une passerelle vers la naturalisation. Un second point de désaccord majeur d’avec les employeurs agricoles.

Dans la négociation actuelle, ce serait beaucoup plus difficile à obtenir” de l’administration, croit savoir Bryan Little, du Farm Bureau de Californie. Sincère pragmatisme ? Lorsque l’administration Bush elle-même avait proposé une régularisation massive des clandestins au secteur agricole dans les années 1990 le Farm Bureau s’y était opposé ; les “illégaux” restaient moins coûteux que des travailleurs H2A. Depuis, les employeurs agricoles n’ont cessé de négocier des assouplissements de ces visas temporaires (8).

Aujourd’hui, l’administration se dit et se montre très à l’écoute de l’industrie agricole. Mais la proposition de loi, actuellement bloquée, compte bien imposer “e-verify”. Les clandestins “découverts” pourraient postuler pour revenir légalement via des visas H2A “rénovés”, qui leur imposent de retourner au pays chaque année. Cette issue ne satisfait pour l’heure ni les syndicats d’employeurs ni les syndicats de travailleurs agricoles.

Après la crise de 2008, davantage de Mexicains quittaient les États-Unis qu’il n’en entrait

Les Américains accepteraient de travailler dans les champs pour 25 $/h. La moyenne nationale étant de 11$/h

Les minimums salariaux pour les travailleurs H2A sont supérieurs à ceux des résidents des États-Unis.

1- https://www.usda.gov/media/press-releases/2018/05/24/h-2a-agricultural-worker-visa-modernization-joint-cabinet-statement

2 - Proposition de loi au congrès : https://www.congress.gov/bill/115th-congress/house-bill/6417

3- Analyse du Pew Research Center : http://www.pewresearch.org/fact-tank/2017/03/16/immigrants-dont-make-up-a-majority-of-workers-in-any-u-s-industry/

4- Etude du PNAE sur l’ampleur et les conséquences de la pénurie de main-d’œuvre (2014) : https://research.newamericaneconomy.org/wp-content/uploads/2015/08/PNAE_FarmLabor_August-3-3.pdf

5 - Enquête qualitative du Farm Bureau de Californie : http://www.cfbf.com/storage/app/media/documents/Issues/labor_avil_final_report.pdf

6 - Billet de l’économiste Philip Martin http://calag.ucanr.edu/archive/?article=ca.2017a0050

7-Audition du syndicat United Farm Workers of America sur le programme H2A à la chambre des représentants, en juillet 2017

https://judiciary.house.gov/wp-content/uploads/2017/07/UFWGievKashkooliStatementHouseJudiciaryCommitteeFINAL-1.pdf

8 -Etude du programme H2A et griefs du syndicat national des employeurs agricoles, en 2010 : http://ncaeonline.org/wp-content/uploads/2015/10/ALRP-Brochure.pdf