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Coopération/Pénurie alimentaire Regards croisés sur la sécurité alimentaire

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Le conseil de coopération franco-néerlandais a réuni les 10 et 11 octobre 50 jeunes experts de l’agroalimentaire et l’agriculture à l’université de Wageningen, au cœur de la « Food valley » des Pays-Bas, pour une session de travail sur le thème de la pénurie alimentaire mondiale. Issus de plusieurs disciplines (biologistes, économistes, sociologues, artistes, entreprises privées, ONG…), ils ont assisté à des conférences et travaillé sur trois thèmes : la production durable, la distribution (dans le sens de l’accès à la nourriture) et le gaspillage alimentaire. Si le résultat des travaux est resté somme toute assez convenu, ils ont pu échanger avec des représentants d’autres disciplines dans un contexte interculturel sur les enjeux alimentaires mondiaux. La rencontre a également été ponctuée par trois conférences menées par Rudy Rabbinge, (professeur émérite en développement durable et sécurité alimentaire, président de la fondation Challenge durable), Marion Guillou (ancien p.-d.g. de l’Inra et présidente d’Agreenium) et Louise Fresco (professeur à l’université d’Amsterdam en agriculture, alimentation et environnement) dont Agra alimentation vous livre des extraits.

La dernière évaluation de la FAO, selon un rapport présenté le 9 octobre par l’organisation onusienne, estime à 870 millions le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde. Les jeunes chercheurs réunis à Wageningen, aux Pays-Bas, le 10 et 11 octobre, ont uni leurs réflexions sur la pénurie alimentaire. Ils ont aussi bénéficié des apports d’experts plus chevronnés.
 
Rudy Rabbinge appelle à une meilleure gestion des terres
« Il y a plus de nourriture disponible par personne qu’il n’y en a jamais eu, a rappelé Rudy Rabbinge. Et la majorité de la nourriture produite est consommée localement. On produit ainsi 650 M de t de riz et 40 M de t seulement sont échangées sur le marché mondial. La pénurie alimentaire concerne certaines régions seulement. Le défi global englobe la sécurité alimentaire (1 Mds de personnes sous alimentées), le changement climatique, la gestion durable de la planète, l’alimentation et la santé (1 Mds de personnes malnutries), et une économie basée sur la biologie. À ce titre, la situation des Etats-Unis est décourageante, l’économie biologique devrait être tournée vers des produits à forte valeur ajoutée, par vers l’énergie. » Les biocarburants lui semblent être une aberration, exemples chiffrés à l’appui. La surface nécessaire pour produire suffisamment d’énergie avec des biocarburants est bien trop importante. À défaut de pouvoir reproduire la photosynthèse, mieux vaudrait privilégier l’énergie solaire, beaucoup moins gourmande en surfaces, qui peuvent alors être préservées pour la production agricole. « On pourra produire un peu d’énergie à partir des coproduits, mais il ne faut pas avoir trop d’attentes », estime-t-il. Pour Rudy Rabbinge, les serres, l’agriculture en mer et en ville sont des pistes à explorer sérieusement pour une alimentation durable. Avec une 70 % de surface maritime sur la planète, Rudy Rabbinge appelle aussi à « penser bleu », en évitant les dérives de l’élevage intensif tel qu’on le connaît en Bretagne ou aux Pays-Bas. Il appelle aussi à une meilleure gestion des terres : « En Europe, on pourrait produire autant de nourriture avec moins de 50 % de la surface actuelle et 80 % de pesticides en moins avec une meilleure exploitation des terres », estime-t-il. Concernant les OGM, Rudy Rabbinge considère qu’ils ne sont pas une solution miracle, mais qu’ils sont très faciles à utiliser. « Je ne suis pas contre, mais il faut les utiliser avec précaution, en travaillant à l’intérieur de l’espèce plutôt qu’entre espèces », explique Rudy Rabbinge, qui n’est pas en faveur du moratoire.
 
Préserver les sols, essentiel aux yeux de Marion Guillou
La question de la sécurité alimentaire englobe les aspects quantitatifs, qualitatifs et l’accès, rappelle Marion Guillou. Le tout dans des circonstances de croissance démographique inédite. Globalement, il faudrait 3 000 kcal disponibles par personne pour nourrir tout le monde à sa faim. Or, la disponibilité atteint 4 800 kcal aux Etats-Unis contre seulement 2 200 kcal en Afrique subsaharienne. « Si on reste sur la tendance actuelle, il faudra augmenter la production agricole mondiale de 80 % alors que pour atteindre l’objectif de 3 000 kcal disponibles par personne, une augmentation de 28 % suffit », explique Marion Guillou. « Mais l’élévation des niveaux de vie va de pair avec une augmentation de la consommation de protéines animales », rappelle-t-elle.
Outre la consommation d’eau et la biodiversité, la préservation des sols est un enjeu essentiel dont on parle moins, estime Marion Guillou. « Chaque année, on perd 10 à 20 M ha avec l’érosion et la salinité et autant avec l’urbanisation et l’imperméabilisation (ex. : les parkings). Ce sont des ordres de grandeur très significatifs. Au problème de la disponibilité des terres arables, souvent situées en zones urbaines, s’ajoute le fait que les sols sont peu renouvelables. Leur reconstitution s’évalue en centaine d’années. On néglige le fait que la terre est vivante. »
Autre sujet de préoccupation, la stagnation des rendements, liée en grande partie selon Marion Guillou au changement climatique qui induit un réchauffement tendanciel et une forte variabilité. Pour elle, il est urgent d’introduire des systèmes productifs plus favorables à l’environnement et d’accompagner le changement. « On a horreur de la nouveauté », observe-t-elle. Parmi les pistes à explorer, des plantes à l’architecture plus efficace pour la photosynthèse ; l’assimilation de l’azote, à la manière des légumineuses ; le changement pratique des systèmes sociaux ; l’utilisation de la génétique pour aider les plantes à s’adapter. En ce qui concerne la distribution, les citoyens peuvent agir au niveau politique d’autant qu’il y a eu un tournant récent sur la question alimentaire. En attendant, il faut des mesures politiques pour laisser le commerce libre et des stocks d’urgence. En termes de recherche, Marion Guillou appelle de ses vœux des innovations génétiques et agronomiques d’approche collective pour une plus grande résilience des rendements de blé aux nouvelles conditions climatiques, par exemple. La question nutritionnelle est également centrale, avec certains régimes déséquilibrés à l’excès. « Pour résoudre ce problème, il faut mieux comprendre ce qui motive le comportement du consommateur et progresser sur la connaissance du fonctionnement du tube digestif », explique Marion Guillou. Si on n’a jamais eu accès à une telle quantité de nourriture, très sûre de surcroît, la conjonction du changement climatique et de la croissance démographique introduit une pression extrêmement forte qui oblige à être très créatif, conclut-elle.
 
Louise Fresco appelle à un débat ouvert
Louise Fresco rappelle tous les progrès permis par l’amélioration de l’alimentation. Pourtant, jamais le sujet ne nous a autant inquiétés, observe-t-elle. Elle appelle les experts à porter leur regard au-delà de l’Europe. Pour elle, le vrai enjeu, c’est la concentration en nutriments. Et le développement durable alimente beaucoup de questions philosophiques alors que c’est quelque chose de très pratique, tourné vers une meilleure efficacité, pour obtenir plus à partir de moins de ressources. Pour Louise Fresco, la demande de protéines animales va continuer à augmenter et le végétarisme n’est pas une option à l’échelle de la planète. « Mais on peut substituer des protéines végétales à hauteur de 30 % aux protéines animales sans que le consommateur s’en aperçoive», rappelle-t-elle. « Nous avons sous-investi la communication au sujet du succès de notre alimentation. Il faut maintenant débattre des solutions avec la société », ajoute-t-elle. Pour Louise Fresco, écologie et productivité vont se rejoindre (une théorie qui fait débat) et les biotechnologies ont un rôle à jouer dans ce processus, notamment les OGM (un autre sujet qui fait débat).

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