Les distributeurs veulent faire avancer leur point de vue en mettant en échec des dispositions prévues dans la prochaine loi d’urgence agricole et en prenant l’opinion publique à témoin. Les sénatrices à l'origine du rapport sur les marges des industriels et des distributerus ont vivement réagi.
Le rapport parlementaire de la sénatrice Antoinette Guhl a sans aucun doute été un tournant. Dès sa publication début juin, la FCD a multiplié les attaques, évoquant un rapport à charge truffé d’erreurs. Le PDG de Carrefour Alexandre Bompard y allant même de ses explications dans un message vidéo. Le rapport sénatorial constate un rapport de force défavorable aux fournisseurs face aux distributeurs et propose d’y remédier.
Le 22 juin, l’organisation professionnelle des distributeurs est passé à l’attaque sur un autre mode. Elle a lancé un appel aux sénateurs qui s’apprêtent à étudier le texte de la loi d’urgence agricole à partir du 29 juin. Trois grands patrons de la distribution, Alexandre Bompard (Carrefour), Thierry Cotillard (Intermarché) et Philippe Michaud (E. Leclerc), réunis pour l’occasion au siège de la FCD, ont expliqué craindre tout particulièrement certaines dispositions comme l’obligation faite à un distributeur de justifier par écrit tout arrêt de commande, alors que le fournisseur en est dispensé en cas de rupture de livraison, et l’obligation de répondre sous un mois après l’envoi par le fournisseur des conditions générales de vente. Dans un amendement, le gouvernement propose une réforme de la clause de révision des prix, constatant qu'elle est souvent négociée dans de mauvaises conditions lors des négociations commerciales, ne permettant pas son activation effective.
Or la période est cruciale puisqu’il ne reste que quelques jours aux sénateurs qui seraient sensibles aux arguments des distributeurs pour déposer leurs amendements. La grande distribution est persuadée d’être devenue « le bouc émissaire de la décision politique. À force de tout lui reprocher, on est passé du débat à la caricature. Les faits sont connus. Depuis plusieurs mois, la grande distribution est la cible de mises en cause répétées et injustifiées dans le débat public. Rapports parlementaires à charge, débats législatifs déséquilibrés, accusations biaisées », dénoncent-elle dans un communiqué diffusé le 22 juin.
Alexandre Bompard voit dans ces dispositions une attaque en règle contre « la liberté de négocier, l’essence même de notre métier. » Philippe Michaud y voit de son côté une rigidification néfaste qui « empêche la négociation ». Le patron de Carrefour affirme d’ailleurs qu’« il y a un peu d’inquiétude sur ce qui va sortir » de la loi d’urgence agricole. Un euphémisme, vu l’ampleur de la riposte de la grande distribution.
Pas de négociation, pas de prix bas
Car la grande distribution veut aussi prendre à témoin l’opinion publique. Avec un argument principal : sans négociation commerciale, le pouvoir d’achat des ménages est menacé. « Elle s'est imposée, crise après crise, comme le principal rempart contre la hausse des prix, négociant les demandes tarifaires des multinationales parfois considérables et sans être toujours liée à la réalité des marchés, et dont l’ampleur réelle reste inconnue des Français », affirme-t-elle.
Pour cela, elle s’est appuyée sur une étude dont le principal enseignement est de démontrer que le prix d’un panier de produits alimentaires est 27% moins cher après négociation commerciale. Cinq enseignes membres de la FCD (Carrefour, E. Leclerc, Intermaché, Coopérative U et Auchan) ont demandé au cabinet Deloitte de comparer les prix de « 12 produits de grandes marques du quotidien, vendus sans interruption dans les cinq enseignes depuis 2021 » en rapprochant le prix demandé par l’industriel et celui obtenu après négociation. Les industriels ont présenté « des hausses continues des tarifs industriels depuis 2021, avant négociation : +159 % sur le café Carte Noire, +127 % et +112 % sur les biscuits Petit Ecolier et Granola, +78 % sur la pâte à tartiner Nutella, +65 % sur le papier toilette Lotus, +45 % sur le Coca Cola ». Le total du panier après négociation est de 52,12 euros contre 71,49 euros avant négociation, affirme l’étude, qui va être mise en avant dans les halls d’entrée des grandes surfaces françaises pour sensibiliser le grand public au rôle bénéfique des distributeurs dans la défense du pouvoir d’achat.
La « fake news » de la FCD
L'offensive de la FCD a provoqué la réaction indignée des sénatrices Antoinette Guhl et Anne-Catherine Loisier, respectivemet rapporteure et présidente de la commission d’enquête. Elles déplorent une campagne « visant à « décrédibiliser » le rapport » et « présenter la grande distribution comme le défenseur du pouvoir d’achat », écrivent-elles. « Prétendre que notre rapport voudrait interdire les négociations est une pure invention. Cette campagne repose sur une fake news » car « nous demandons simplement (…) que soit publiée chaque année la comparaison entre l’évolution des prix négociés et celle des prix de vente au consommateur ». Dénonçant des chiffres avancés dans cette campagne « d’une mauvaise foi sans égal », notamment l’affirmation selon laquelle « le panier alimentaire (retenu comme exemple par la campagne, NDLR) coûterait 37 % plus cher sans l'intervention des distributeurs », les sénatrices soulignent que cette « démonstration ne part pas du prix réellement payé par les enseignes, mais du tarif brut fournisseur, c’est-à-dire du point de départ de la négociation. » Les sénatrices dénoncent aussi les faibles marges réalisées par les GMS sur les produits d’appel comme le Coca-Cola ou le Nutella composant le panier.
CB