« Méfiez-vous du rêve de l’autre », lançait le philosophe Gilles Deleuze en 1987. « Si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu ».

L’agriculteur n’est-il pas une bonne illustration de cette idée ? Lui qui semble empêtré dans les rêves de ses concitoyens et de ses partenaires économiques.

Quel citadin ne rêve pas, pêle-mêle, de la fin des pesticides, de « porcs sur paille », des mains calleuses de son grand-père ou de « lapins en plein air » ? Quel industriel agroalimentaire ne rêve pas d’un agriculteur changé en fournisseur infaillible de produits parfaitement calibrés, de flux continus toute l’année ? Quel agrochimiste ne rêve pas d’un agriculteur mué en médecin des plantes ? Quel machiniste ne rêve pas d'une ferme automatisée?

Ces rêves finissent par être partagés et intégrés par les agriculteurs. Année après année, ils adaptent leurs pratiques, en individus convaincus ou en chefs d’entreprise. Mais il faut s’en méfier, nous dit Deleuze, car « le rêve des gens est toujours un rêve dévorant qui risque de nous engloutir ».

Alors que faire pour reprendre les rênes de son métier ? Critiquer ces rêves, c’est souvent nécessaire, y résister oui, mais pas seulement. Il faut aussi produire des rêves soi-même, en tant qu’agriculteur : le rêve d’un consommateur idéal, d’une industrie agroalimentaire idéale, d’une agriculture idéale. Il faut rêver !