Dans un entretien exclusif accordé à Agra Presse, le ministre de l’Industrie Roland Lescure dévoile les grandes lignes de son plan dédié à l’agroalimentaire, une industrie pour laquelle il se dit « très préoccupé ». Alors que les négociations commerciales se terminaient le 1er mars sur fond d’inflation alimentaire exceptionnelle, le ministre annoncera, ce 3 mars, en Comité stratégique de filière, l’ouverture de « reports de charges, fiscales et sociales » pour le secteur. En soutien à la modernisation, notamment la « décarbonation » et la robotisation, le plan France 2030 va être ouvert davantage aux entreprises agroalimentaires. Enfin, un fonds public privé de 500 millions d’euros va être lancé prochainement pour aider l’industrie agroalimentaire à se consolider. Malgré l’existence de grands champions, « nous avons trop de petites entreprises », regrette Roland Lescure. Enfin, Bercy va mettre en place, avec Business France, un programme pour aider les entreprises à exporter.
Les négociations commerciales 2023 se sont terminées le 1er mars, dans un contexte d’inflation exceptionnel. Dans quel état se situe l’industrie agroalimentaire ?
Je suis très préoccupé pour l’industrie agroalimentaire, pour des raisons structurelles et conjoncturelles. La difficulté structurelle à laquelle est confrontée cette industrie, c’est un déficit de compétitivité. L’industrie agroalimentaire est passée du 2e au 6e rang des exportateurs agroalimentaires mondiaux en quelques années. Lorsque l’on retire les vins et spiritueux, nous sommes déficitaires. Vous ajoutez à cela un choc conjoncturel massif qu’est la guerre en Ukraine, qui crée d’énormes distorsions sur les marchés mondiaux, avec notamment une hausse des coûts de l’énergie. L’industrie agroalimentaire n’est pas aussi bien armée que d’autres pour absorber ces coûts. Elle est insuffisamment robotisée, notamment par rapport à ses concurrents européens. Elle est fortement consommatrice de gaz : aujourd’hui, 25 % du gaz consommé par l’ensemble de l’industrie l’est par l’industrie agroalimentaire, alors que cette dernière ne pèse que 15 % de la valeur ajoutée de l’industrie. Elle prend donc la hausse de l’énergie en pleine figure.
Ajoutez à cela des négociations commerciales très tendues. Certains craignent un « mars rouge » pour l’inflation ; moi, en tant que ministre de l’Industrie attaché à notre souveraineté alimentaire, je crains une année noire pour notre industrie agroalimentaire. Face à des distributeurs qui s’érigent en bouclier contre l’inflation, l’industrie est prise dans un étau. Le vrai bouclier anti-inflation en France, ce sont les marges de l’agroalimentaire, avec une baisse d’environ 16 % entre 2019 et le premier trimestre 2022, selon un récent rapport de l’Inspection générale des finances.
C’est le sens de la récente déclaration d’Emmanuel Macron : « Si quelqu’un doit faire un effort sur leurs marges, c’est les distributeurs » ?
Ce que montre ce même rapport, c’est que les marges des distributeurs n’ont quasiment pas bougé. Ce à quoi les distributeurs répondent : « Nos marges sont plus faibles ». Oui, mais les volumes sont extrêmement importants. L’industrie agroalimentaire, qui est insuffisamment consolidée, se retrouve, c’est vrai, sur des marges plus élevées, mais avec des petits volumes. Et ces marges ont fortement baissé. Les résultats de Danone ont été divisés par deux. Derrière, ce sont aussi beaucoup de petites entreprises qui ont souffert.
Je ne souhaite pas donner l’impression qu’il y a des profiteurs. Nous souffrons d’un choc exogène, il faut partager la douleur au mieux. Les consommateurs en paient une partie, avec une inflation à 6 %, 14 % dans l’alimentaire, là où d’autres pays ont une inflation à 10 %, et où les prix des denrées alimentaires dans l’ensemble de l’Union européenne ont augmenté en moyenne de 18,4 %, par rapport à l’année dernière. Les agriculteurs aussi en paient une partie, même si on les a plus protégés que par le passé. Les seuls qui, en moyenne, n’ont pas fait d’effort sur leurs marges, ce sont les distributeurs.
Comment contraindre les distributeurs ? Le panier anti-inflation ?
Nous sommes encore en discussion sur ce sujet, nous sommes en plein travail comme l’a annoncé Bruno Le Maire. En se concentrant sur les négociations commerciales, on oublie l’essentiel, qui est le monde. Tous ces acteurs se battent pour un gâteau qui rétrécit à vue d’œil, avec des modes de consommation qui évoluent et des agricultures mondiales avec lesquelles nous sommes en concurrence. Il faut repasser en mode conquête, et pour cela il faut être plus compétitif.
Vous préparez, depuis plusieurs semaines, un plan de soutien dédié spécifiquement à l’agroalimentaire. En quoi consiste-t-il ?
Rappelons que l’État a déjà mis en œuvre un certain nombre d’actions structurantes pour soutenir le secteur stratégique qu’est l’industrie agroalimentaire. Celle-ci a bénéficié du soutien de France Relance, notamment pour relocaliser un certain nombre de maillons stratégiques critiques. 20 % des projets lauréats de l’appel à projets dit « (Re) localisations dans les secteurs critiques » étaient des projets agroalimentaires, soutenus à hauteur de plus de 130 millions d’euros, pour un total de plus de 600 millions d’euros d’investissements productifs. L’État poursuit son soutien au secteur dans le cadre de France 2030. Ainsi, 2,3 Mrd€ sont consacrées aux secteurs agricole et agroalimentaire, pour investir dans une alimentation saine, durable et traçable. Près de 200 M€ ont d’ores et déjà été engagés.
Il faut aller plus loin. C’est pourquoi je souhaite annoncer un grand plan de soutien à cette industrie. C’est un enjeu pour la souveraineté alimentaire du pays ; c’est un enjeu pour l’emploi sur notre territoire. Nous devons accompagner ce secteur clef de notre économie dans sa transformation.
Ce plan a deux objectifs : permettre à nos industries agroalimentaires de traverser ce choc conjoncturel, provoqué par l’inflation ; mais surtout renforcer structurellement ces entreprises françaises pour préserver notre souveraineté alimentaire et conquérir des parts de marché à l’international.
Nous allons donc aider l’industrie agroalimentaire, à court terme, à faire face aux défis urgents. Nous annoncerons au Comité stratégique de filière que nous allons autoriser des reports de charges, fiscales et sociales, pour que les industries qui ont des enjeux de trésorerie puissent passer l’hiver, et reporter une partie de ces dépenses. C’est le premier volet du plan.
Quel est le deuxième objectif ?
Le vrai défi, c’est ensuite d’aider l’industrie agroalimentaire à se moderniser et à grossir. C’est le deuxième volet du plan. On parle souvent des grands champions internationaux, mais on a 98 % de PME et TPE, qui ne sont pas toujours assez compétitives et que nous allons accompagner. Ce deuxième volet contient des mesures de soutien à l’investissement. D’abord, nous allons faciliter l’accès de l’ensemble des entreprises agroalimentaires aux aides décarbonation de France 2030, notamment pour les coopératives agricoles et les PME.
Ensuite, nous allons soutenir la modernisation et la robotisation de nos entreprises agroalimentaires. Cette industrie est assez innovante dans les produits ou en ce qui concerne l’environnement des aliments, comme les emballages. En revanche, il s’agit d’une industrie peu innovante en matière de process. On a l’industrie agroalimentaire la moins robotisée d’Europe. L’industrie agroalimentaire française compte 60 robots pour 10 000 salariés, contre 80 en moyenne pour l’industrie agroalimentaire dans l’Union européenne. Là-dessus, France 2030 peut aider. Les appels à projets de soutien à la robotisation vont être ouverts aux industries agroalimentaires.
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On a enfin un sujet de consolidation du secteur, c’est-à-dire de taille critique de nos entreprises pour faire face aux chocs et conquérir des parts de marché à l’étranger. On a trop de petites entreprises. Comme nous l’avions fait dans l’aéronautique en sortie de Covid, nous allons lancer un fonds public/privé qui vise à investir 500 millions d’euros dans des entreprises du secteur qui veulent se rapprocher, développer des projets communs ou se diversifier. L’objectif est d’aider la filière à se consolider et à grandir. Nous préciserons les modalités de gestion du fonds dans les semaines à venir. Ce seront des professionnels de l’investissement qui investiront. Il pourra s’agir de financer de la croissance organique, notamment à l’export, ou des opérations de fusion-acquisition, en intervenant par des fonds propres dans le capital des entreprises.
Les industriels avec qui nous avons échangé sont très partants car nous sommes dans une logique de développement de l’emploi et de l’attractivité. Nous ne sommes pas dans une approche de fusion défensive qui conduirait à " 1 + 1 = 1 ". Au contraire, il s’agit de faire en sorte que " 1 + 1 = 3 ". C’est-à-dire à créer des champions, à la fois sur le marché domestique et à l’international. On voit bien qu’en dehors des grands groupes agroalimentaires, nous avons souvent, en France, dans les négociations commerciales le Petit poucet contre l’ogre de la grande distribution. Et à l’international, il s’agit de repasser en mode conquête.
L’international est le troisième volet de notre plan de soutien. Nous souhaitons mettre en place avec Business France, un programme qui aiderait les entreprises qui le souhaitent à exporter. D’autres mesures pourraient figurer dans un « plan Export » plus général sur lequel nous travaillons avec Olivier Becht, ministre délégué chargé du Commerce extérieur, et qui sera présenté en mars prochain.
Pourquoi est-il nécessaire de créer un fonds public privé ? Y a-t-il carence du privé aujourd’hui en France ?
Nous avons des lacunes sur le financement de l’industrie, à la fois en consolidation et en capital-développement. Il est, par exemple, très compliqué de passer d’une PME à une ETI. On manque en France de sociétés de capital-risque de long terme qui sont prêtes à investir dans les industries. Pour la French Tech, il n’y a pas de problème. Pour l’industrie, c’est plus compliqué, car il faut investir sur du plus long terme et prendre du risque avec des capitaux importants. Nous souhaitons soutenir ces logiques d’investissements avec des fonds publics, mais à condition que les investisseurs privés, notamment les grandes entreprises, s’engagent eux aussi. Si l’État finance un fonds tout seul, cela revient à nationaliser l’industrie agroalimentaire française. Or, ce n’est pas la vocation de l’État.
Est-ce lié au fait que les marges dans l’agroalimentaire sont très faibles ?
Certes, mais l’agroalimentaire permet des revenus récurrents et moins volatils. Il s’agit tout de même de modèles d’affaire intéressants pour des investisseurs. Le défi est un défi d’horizon. La manière de le faire est de sortir de l’Hexagone. Il y a des perspectives de croissance si on se place à l’international. Le gâteau est sans limite : 7 milliards, voire 8 milliards d’individus.
Vous évoquez un marché intérieur qui rétrécit. Pourtant, la démographie française est solide, contrairement à certains voisins européens, et le marché français est monté en gamme, notamment avec le bio ces dernières années…
Il faut quand même reconnaître que le marché qui monte, c’est le marché mondial et que nous y sommes de moins en moins présents. Le marché qui stagne, parce que comme les autres Européens, nous avons tendance à vieillir, à parfois manger moins de viande, c’est le marché français. Et par ailleurs, il est ouvert, et nous y perdons des parts de marché.
Se moderniser, robotiser… Si on parle avec des abattoirs, ils répondent qu’ils ne peuvent pas, car ils sont moins compétitifs que les Allemands ou les Espagnols, du fait notamment du coût de la main-d’œuvre…
Ce n’est plus vrai, car nous avons réalisé un certain nombre de dispositions depuis cinq ans pour simplifier le marché du travail, baisser les impôts de production, la fiscalité. Dans l’industrie, le coût horaire français est inférieur à celui de l’Allemagne (40,2 euros contre 41,8 euros).
C’est aussi en innovant que l’on attire des salariés. Nous sommes prêts à les aider. Vous allez dans un supermarché dans Paris, vous avez un rayon de produits italiens. Vous allez à Bologne ou Rome, il n’y a pas de produits français. Pourquoi ? Parce qu’un industriel de l’agroalimentaire, Barilla, s’est organisé pour fédérer la filière italienne. Et l’État italien n’a pas mis un sou dans la marque « Eataly ». Il faut que nos industriels et nos distributeurs – plutôt que de battre le fer pendant trois mois dans des box – se rassemblent pour savoir comment on peut travailler ensemble pour aller à l’export.
Il y a déjà eu plusieurs plans exports ces dix dernières années, en viande bovine notamment, mais cela n’a jamais marché. Votre solution, c’est de passer par l’aide à l’investissement ?
Exactement, on voit bien que ce qui marche, c’est quand une filière est bien structurée, qu’elle est dans un mode conquête, et qu’on rémunère bien tout le monde. Regardez le comté. Aujourd’hui, tout le monde regarde les autres. Inspirons-nous de Kennedy : « Arrête de te demander ce que je peux faire pour toi et demande-toi ce que tu peux faire pour moi ». D’autant que les gens de ce secteur sont de qualité et de bonne volonté. C’est vrai que c’est compliqué, car c’est un changement de culture. Mais il n’y a rien de tel qu’une bonne crise pour transformer les états d’esprit.
Est-ce que ce n’est pas trop tard ? Sont-ils encore en état d’investir ?
On va les aider, il y a 2,3 Md€ dans France 2030 pour les filières agricole et agroalimentaire. En plus de ces 2,3 Md€, les industries agroalimentaires peuvent répondre aux appels d’offre « robotisation » qui bénéficient de plusieurs centaines de millions d’euros, ainsi qu’aux appels d’offre « décarbonation » évidemment. Depuis quelques années, la transition écologique était une contrainte, c’est en train de devenir une opportunité. D’abord parce que les gouvernements se réveillent : Les Etats-Unis, mais aussi l’Union européenne. C’est une vraie révolution industrielle. Il faut l’embrasser. Il faut y aller. La question que je souhaite poser aux industriels de l’agroalimentaire, poser c’est : « qui veut prendre le drapeau ? » Et on y ira ensemble. Ça peut un accélérateur magique qui devrait attirer des jeunes si on donne du sens.
La loi Egalim semble avoir porté ses fruits en améliorant la rémunération des agriculteurs, en tout cas dans certains secteurs. Mais le maillon faible aujourd’hui, c’est l’industrie agroalimentaire. Comment y remédier ?
Le Parlement s’est saisi du sujet. La proposition de loi portée par le député Frédéric Descrozaille fait son chemin. Elle prolonge Egalim 1 et 2 : relèvement du seuil de revente à perte, interdiction des promotions excessives… Tout cela est très bien. Ensuite, elle organise mieux la résolution des conflits. Jusqu’ici, si les deux parties n’étaient pas d’accord au 1er mars, les conditions de vente qui avaient cours l’année précédente s’imposaient. Cela ne fonctionne pas dans un monde d’inflation. La première version de la proposition de loi allait trop loin en imposant, en cas de désaccord, les conditions générales de vente du fournisseur. En tant que ministre de l’Industrie, je suis vigilant à ce que soient préservées tant les marges des industriels que le pouvoir d’achat des Français. Les débats à venir entre sénateurs et députés en commission mixte paritaire permettront sans doute de trouver un équilibre. Je regrette que cette proposition de loi ait été instrumentalisée par certains acteurs dans les média au cours des négociations commerciales.