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SDHI : la controverse scientifique perdure

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Un nouvel article scientifique vient d’être publié sur les effets des SDHI par l’équipe de chercheurs à l’origine de l’alerte sanitaire lancée il y a un an. Ces molécules ne seraient pas spécifiques aux champignons, ni même à la seule enzyme qu’elles ciblent. L’Anses va « examiner les données », mais évoque des comparaisons « hasardeuses » entre résultats in vitro et effets in vivo.

L’équipe de chercheurs (CNRS, Inserm, Inra) à l’origine de l’alerte sanitaire lancée il y a un an sur les fongicides SDHI vient de publier dans la revue Plos One une nouvelle étude étayant leurs hypothèses sur l’existence d’un effet in vitro de ces molécules chez d’autres espèces que le champignon, et notamment chez l’homme et l’abeille. Le lendemain, l’Anses a annoncé que ces « données d’intérêt » seraient « examinées par les collectifs d’experts scientifiques », et qu’elles permettront « d’actualiser son avis du 14 janvier 2019 ». L’agence a ajouté qu’elle publiera « au premier semestre 2020 » des résultats concernant « la question des expositions cumulées aux différents fongicides SDHI via l’alimentation ».

L’Anses estime toutefois qu’il « est hasardeux » de comparer les valeurs d’IC 50 (concentrations inhibant des fonctions des cellules dans des études) obtenues in vitro dans des conditions de laboratoire, « avec des concentrations de SDHI qui pourraient résulter des applications des pesticides sur les cultures, comme le soulignent les auteurs dans leur article ». L’agence rappelle qu’elle poursuit ses travaux concernant de potentiels effets de ces substances sur la santé « en conditions réelles d’exposition », en coopération avec d’autres institutions scientifiques.

Les chercheurs maintiennent leur position

« On maintient notre demande de retrait », assure Paule Bénit, chercheuse en physiopathologie à Paris Descartes. En avril 2018, Paule Bénit était déjà signataire de la tribune publiée dans Libération. La tribune citait même l’un de ses articles concernant les effets de quatre molécules différentes : fluxapyroxad, boscalid, flutolanil et penthiopyrade. Cette première version avait été refusée par les comités de plusieurs revues scientifiques.

Quelques mois après la tribune, en janvier 2019, l’Anses publie alors un avis rassurant : « il n’y a aucun élément en faveur d’une alerte pour la santé humaine et l’environnement ». L’agence ajoutait que ces substances sont « rapidement métabolisées et éliminées », et que les « dépassements de limites maximales sont exceptionnels ».

Molécules à spectre large

Devançant le rapport officiel à venir, le nouvel article publié par Paule Bénit et son équipe montre, par une étude moléculaire, que les sites d’actions des SDHI sur les mitochondries seraient identiques chez près de 11 espèces. Par ailleurs, certains SDHI, comme le bixafen, ne seraient pas spécifiques aux déshydrogénases, puisqu’ils inhiberaient également une autre partie des mitochondries appelée « complexe III », elle-même parfois visée par d’autres pesticides. « Ce phénomène était encore inconnu dans la littérature », souligne Paule Bénit.

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Concernant spécifiquement le bixafen, Paule Bénit et son équipe estiment, par un rapide calcul, qu’à proximité des buses, et aux doses d’application homologuées, les concentrations seraient suffisantes pour bloquer les mitochondries des pollinisateurs. « L’Anses a passé le dossier à l’Inserm, qui est chargé de faire des études complémentaires. Mais l’Inserm ne se penchera que sur les aspects de santé humaine, et on ne sait pas comment ce qu’il adviendra des effets sur les milieux naturels », regrette Paule Bénit.

L’étude pointe une limite de l’évaluation des SDHI

Au-delà des SDHI, l’une des avancées apportées par cette étude concerne l’évaluation des phytos dans leur ensemble. Selon Paule Bénit, la composition des milieux de culture utilisés en laboratoire pourrait minimiser l’effet observé des SDHI sur les mitochondries. « Dans des milieux trop riches en glucose, les cellules aux mitochondries déficientes se portent aussi bien que les cellules contrôles. Ce n’est donc qu’en proposant un milieu sans glucose que l’on peut réellement observer les effets des SDHI. » Pour Paule Bénit, au-delà d’une suspension des substances, les processus d’homologation doivent donc également être rapidement modifiés.

SDHI de quoi parle-t-on ?

Les mitochondries sont les compartiments cellulaires responsables de la respiration. Elles sont composées de plusieurs complexes protéiques, notamment du complexe II, spécifiquement visé par les SDHI. Les substances actives, en bloquant l’enzyme nommée « succinate déshydrogénase », bloquent alors la respiration des champignons, et donc leur développement. La molécule de type SDHI la plus ancienne, la carboxine, a été testée pour la première fois en 1969, et dix molécules sont actuellement homologuées sur le marché européen. Elles sont utilisées pour la plupart sur les grandes cultures, au printemps, pour limiter les attaques de pathogènes courants de type rouilles, sclerotinia ou fusariose, qui peuvent diminuer significativement les récoltes.

Le Parlement européen se penche sur le dossier des SDHI

Le bureau des pétitions du Parlement européen a validé le 8 novembre « la conformité de la pétition » déposée au mois de juin par l’association de défense des pollinisateurs, Pollinis, qui demande une réévaluation d’urgence des fongicides SDHI et l’application du principe de précaution. Pollinis souhaite que les SDHI soient réévalués, que la procédure d’évaluation des pesticides soit mise à jour en intégrant de nouveaux tests et appliquer le principe de précaution tant que les résultats de ces tests additionnels ne seront pas connus. Une nouvelle étude du Centre français de recherche scientifique (CNRS) a montré que le processus respiratoire des cellules humaines, d’abeilles et de vers de terre est affecté par ces molécules (1).