Comment nourrir 9,7 milliards d’êtres humains en 2050, sans épuiser les ressources en terres ? Tel est le casse-tête auquel se sont frottés des scientifiques de l’Inra et du Cirad, qui présentaient le 24 juin les cinq scénarios prospectifs issus de leur travail. Si les « futurs possibles » sont bien différents, une évidence transparaît : sans rupture dans nos systèmes de production et régimes alimentaires, le défi ne pourra pas être relevé.
Après l’étude prospective « Agrimonde », publiée en 2010, sur « les futurs possibles des agricultures et des alimentations du monde à l’horizon 2050 », les chercheurs de l’Inra et du Cirad, accompagnés de 80 experts internationaux, sont allés plus loin dans une seconde étude prospective présentée le 24 juin, intitulée « Agrimonde – Terra ». Les scientifiques ont défini 5 scénarios « les plus contrastés possibles », expliquait Marie de Lattre-Gasquet (Cirad), basés sur différentes hypothèses et ont mesuré les effets de chacun sur la sécurité alimentaire mondiale.
L’usage des terres issu de I’interaction de causes multiples
Chacune des hypothèses décrites par les chercheurs découle de l’interaction de causes multiples. En effet, l’usage des terres, qui est « complexe » selon Marie de Lattre-Gasquet, est conditionné toute une variété de causes. Le « système global » d’abord, qui découle des décisions politiques et économiques ainsi que de la démographie ; le changement climatique ; les régimes alimentaires (plus ou moins de viande consommée, plus ou moins de calories, plus ou moins de produits transformés…) ; le degré de relation entre les territoires urbains et ruraux ; l’évolution des structures agricoles ; les systèmes de culture et d’élevage ; les rendements agricoles ; le rôle des systèmes forestiers. Pour chacune des causes, les chercheurs ont défini différentes hypothèses d’évolution potentielles. La combinaison des différentes hypothèses leur a permis d’identifier cinq scénarios potentiels en matière d’usage des terres et de sécurité alimentaire.
Cinq scénarios « contrastés »
Deux scénarios auraient des conséquences extrêmes. Celui de la « métropolisation » porté par « une croissance à tout prix », tendrait vers une consommation grandissante de produits transformés et d’origine animale. Le second scénario, des « communautés », se base sur « le développement de petites villes et communautés rurales ». En dépit de l’extension des terres agricoles, ce modèle conduirait à la baisse de la productivité agricole et à l’augmentation de l’insécurité alimentaire mondiale.
Les trois autres scénarios auraient des impacts moins extrêmes. Celui de la « régionalisation » envisage le développement des villes de taille moyenne et une stratégie de souveraineté alimentaire régionale qui limite les échanges mondiaux. Le scénario des « ménages » donne un rôle prégnant aux coopératives et à l’agriculture familiale et mise sur une alimentation « hybride » entre le traditionnel et le moderne. Enfin, le scénario dit « sain », se base sur une transition vers des régimes alimentaires diversifiés (voir encadré).
Selon les conclusions du rapport, les scénarios « métropolisation » et « communautés » n’assurent pas la sécurité alimentaire durable pour la planète. Le scénario « régionalisation » nécessite une augmentation forte des surfaces agricoles, au détriment des forêts tandis que le scénario « ménage », même s’il permet de lutter contre la sous-nutrition, ne contribue pas à mettre un terme à la « surnutrition » dans certaines régions du monde.
Le scénario « sain », la moins mauvaise des projections
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C’est finalement le scénario « sain » qui semble le meilleur en matière de sécurité alimentaire, et le moins mauvais au niveau de la déforestation. Sur les 13 régions étudiées dans le rapport, 7 verraient leurs surfaces forestières s’étendre : Brésil-Argentine, reste de l’Amérique du Sud, Canada-USA, Union Européenne, Océanie, Russie et Chine. Les autres zones, situées en Inde, Asie, Moyen-Orient et Afrique enregistreraient une baisse de leurs surfaces forestières, au profit des surfaces agricoles. Cependant, le scénario « sain » est celui, parmi les 5 scénarios, qui consomme le moins de surfaces forestières dans ces zones qui devront, dans tous les cas, augmenter leur surface agricole pour produire suffisamment de nourriture.
Ce scénario, basé sur un régime alimentaire varié, entraînerait de grands changements dans certaines régions du monde notamment en Argentine et au Brésil qui devraient revoir profondément leurs modèles agricoles : diminuer les surfaces consacrées au soja (-25 %) et à la canne à sucre (-10 %), et augmenter de 350 % leur production de fruits et légumes.
La nécessité d’une « gouvernance mondiale forte »
Il faudra mettre en place « une gouvernance mondiale forte » qui « ne saurait se limiter aux seules dimensions agricoles et devra inclure, notamment, les aspects relatifs aux transitions alimentaires, nutritionnelles, énergétiques et agro-écologiques », indique l’Inra. « Les 30 prochaines années seront décisives », selon Michel Eddi, directeur général du Cirad, qui estime nécessaire de « prendre le problème à bras-le-corps » et de « mobiliser toutes les intelligences ». « Le dialogue entre chercheurs et décideurs n’a jamais été si nécessaire », concluait-il, quelques heures après l’annonce du Brexit.
L’Argentine et le Brésil devraient revoir profondément leurs modèles agricoles
Le scénario « sain » : diversité alimentaire et agroécologie
Dans le scénario « sain », on assisterait à une évolution des régimes alimentaires vers une plus grande variété des aliments consommés. Une mutation qui serait impulsée par les politiques publiques des États, en réaction à l’augmentation des dépenses publiques de santé nécessitées par le développement de maladies liées à une mauvaise alimentation (obésité notamment). Dans les pays développés, ce scénario verrait les populations consommer moins de calories quotidiennes qu’aujourdui. La consommation de produits animaux (viande, produits laitiers et œufs) diminuerait au profit des produits de la mer et des protéines végétales. La consommation de graisses, sucres et produits transformés serait en forte baisse. Les pays en développement, comme l’Inde, l’Afrique de l’ouest et l’Afrique subsaharienne, verraient quant à eux la consommation quotidienne de calories augmenter. Dans ces régions, la consommation de viande et de produits de la mer se développerait.
Les agriculteurs seraient organisés dans des coopératives et seraient des maillons à part entière d’un système alimentaire sain. Ils fourniraient une alimentation de qualité, dont les critères seraient définis par contrat avec l’agroalimentaire, produite selon un modèle plus agroécologique qui associerait production animale et végétale, limiterait les émissions de gaz à effet de serre et augmenterait le stockage du carbone dans les sols.