Morgan Large, journaliste à Radio Kreiz Breizh (RBK), et Inès Léraud, journaliste auteure de la BD « Algues vertes, l’histoire interdite », incarnent le renouveau de la critique du modèle agricole breton. Malgré les pressions judiciaires et les attaques personnelles, les deux femmes viennent de fonder le jeune média Splann ! avec lequel elles promettent de continuer de dénoncer les « blessures » des exploitants et de l’environnement.
Comment vous êtes-vous rencontrées ?
Inès Léraud : C’était en octobre 2016. Cela faisait plus d’un an que je m’étais installée à Maël-Pestivien dans les Côtes-d’Armor et j’avais fait plusieurs enquêtes dont celle sur les algues vertes. Une association d’habitants du village de Trébrivan a décidé de diffuser mon émission, « Journal breton », que je réalisais pour France Culture. C’est là que j’ai rencontré Morgan.
Morgan Large : On m’avait demandé d’animer la rencontre. J’ai refusé car je ne sais pas faire ça, mais je suis venue. La présence d’Inès, journaliste pour France Culture, avait fait du bruit dans le pays. Je me doutais qu’elle n’était pas du monde agricole, mais son analyse était exceptionnelle.
Pourquoi le secteur agricole breton mérite selon vous qu’on s’y intéresse ?
IL : C’est un des premiers fleurons industriels français, en ce qui concerne le lait et la viande. Toute la région est financée directement ou indirectement par l’argent de l’industrie agroalimentaire. Or, cette hégémonie économique crée des zones d’ombre, d’opacité… Un discours critique peut difficilement être établi car les associations risquent de perdre des subventions, les médias risquent de perdre des encarts publicitaires, et les élus locaux risquent de perdre des voix et des soutiens…
ML : Ce qui me choque avant tout, c’est la violence sociale du milieu agricole. C’est un monde qui a l’habitude de manifester violemment son opposition, comme l’a montré l’incendie de la MSA et du centre des impôts de Morlaix en 2014, lors d’une manifestation de légumiers du nord Finistère qui avaient interdit aux pompiers d’intervenir, en causant 2 millions d’euros de dégâts.
Le plus étonnant, malgré ces comportements, c’est que certains continuent de considérer l’État comme un guichetier, et de faire financer des projets comme l’énorme plateforme de la Sica Saint-Pol-de-Léon, qui a bénéficié de dix millions d’euros de la Région Bretagne. Dans le même temps, on passe d’une crise à l’autre, avec pour point commun l’incompréhension des éleveurs et leur impuissance à changer les choses.
En quoi cassez-vous « le roman agricole breton », comme vous l’avez évoqué dans certaines interviews ?
IL : Mon objectif, c’est de rendre visible l’invisible, de donner la voix aux victimes de pesticides, des marées vertes… J’entends ce que disent les industriels et les élus : on ne peut pas perdre de parts de marché à l’international, c’est une guerre économique qu’on mène. Soit, mais lorsqu’on mène une guerre, lorsqu’on envoie des soldats au front, on les regarde en face et on les reconnaît comme tels en les indemnisant.
Aujourd’hui, il y a une forme de cécité par rapport à toutes les victimes du modèle agro-industriel. Rien que pour obtenir le statut de maladie professionnelle, certains doivent se battre dans des tribunaux pendant des années…
ML : On a aussi vendu le statut d’exploitants aux agriculteurs pour leur faire croire qu’ils seraient leurs propres patrons, alors que leurs liens avec les coopératives sont souvent des contrats de subordination assez énormes. Ceux qui veulent changer les choses font face à des pressions, et se retrouvent avec un lot de poussins faibles, de l’aliment de moins bonne qualité ou périmé, des vides sanitaires qui s’allongent. Ils ont peu de marge de manœuvre et sont parfois davantage clients que sociétaires.
Qui sont les personnes qui vous contactent pour témoigner ?
IL : Ce sont souvent des agriculteurs qui sont tombés malades à cause des pesticides, ou alors des femmes d’agriculteurs qui sont inquiètes pour leur mari, qui voudraient retrouver les étiquettes des produits auxquels ils ont été exposés. C’est souvent la maladie qui crée une prise de conscience aux revers écologiques et sanitaires de ces pratiques.
ML : Il y a aussi les victimes de pesticides qui ne sont pas agriculteurs mais salariés dans les usines d’aliment, sur les sites de stockage de pesticides…
IL : Depuis le début de mon enquête en 2015, de plus en plus de gens de l’intérieur nous donnent des informations. Désormais, je reçois deux à trois sollicitations par jour, c’est énorme ! Du côté des classes dirigeantes, la parole se libère après les départs à la retraite. Il y a par exemple un ancien président de Triskalia, qui a envoyé un message non public de soutien à l’ex-agriculteur bio François Saliou dans sa randonnée à cheval contre les pesticides en 2019, alors que la coopérative vend elle-même ces produits. C’est quand même incroyable !
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Quels sont les freins à la libération de la parole ? Avez-vous constaté des conflits d’intérêts ?
ML : Dans le milieu agricole il y a des personnes qui ont plein de casquettes : maire, conseiller communautaire, vice-président du conseil régional, communicant d’un groupe porcin, administrateur de la MSA, du Crédit Agricole, assesseur dans les tribunaux des affaires sanitaires et sociales… Cela interroge. Dans le Finistère, c’est même l’une des directives de la FDSEA : investissez les conseils municipaux, les présidences d’associations, pour isoler nos détracteurs.
IL : Je remarque aussi parfois chez mes confrères et consœurs de la presse régionale une forme d’aveuglement. C’est souvent le même phénomène : une fois partis à la retraite ou chez un autre employeur, plusieurs m’ont dit s’être rendu compte de tous les sujets qu’ils n’osaient pas traiter. Ils étaient pris par une forme d’autocensure qu’ils ne voyaient pas.
Quels changements avez-vous observés depuis la médiatisation de votre travail ?
IL : De nombreux journalistes et chercheurs universitaires viennent maintenant enquêter en Bretagne, sur la politique agricole régionale, sur la prise de décisions dans le secteur agroalimentaire, sur l’élevage porcin, ou l’histoire de la Bretagne. Ça a ouvert un champ de réflexion énorme. Je pense qu’on peut dire que oui, les élus locaux et régionaux sont interpellés.
ML : Dans le même temps, le discours des gros opérateurs agricoles a énormément changé afin de mettre en avant une image positive de l’agriculture.
IL : Les services de communication ont aussi beaucoup recruté, chez Triskalia par exemple.
Après les intimidations que vous avez vécues toutes les deux, avez-vous peur de faire votre travail de journaliste ?
ML : J’ai surtout peur de ne pas pouvoir aller faire mes courses et vivre normalement ! Mon visage est connu désormais. Dernièrement, j’ai été refusée à une conférence de presse sur une ferme, cela ne m’était encore jamais arrivé.
IL : J’ai vécu pour ma part deux procès en diffamation et des attaques sur les réseaux sociaux. Cela m’a finalement stimulée pour approfondir les enquêtes. Ce qui me décourage, c’est plutôt l’immensité de la tâche à accomplir pour déconstruire le discours de l’agro-industrie bretonne. La naissance de Splann ! , un média d’enquête régional me donne un peu d’espoir. Indépendant de toute publicité et de toute subvention, il compte une quinzaine de membres fondateurs et cinq journalistes au comité éditorial.
Sur quels sujets agricoles enquêtez-vous actuellement ?
IL : Je travaille sur l’histoire du remembrement à l’échelle de toute la France, avec bien sûr un volet très important sur la Bretagne. Les impacts environnementaux mais aussi humains, sur les paysans, ont été très peu étudiés. Mon enquête prendra la forme d’une bande dessinée. Celle sur les algues vertes va être adaptée au cinéma, avec le soutien du service cinéma de la région Bretagne. Ce sera une fiction à la Erin Brockovich, qui sera tournée dans les Côtes-d’Armor à l’été 2022 et sortira en salles en 2023.
ML : Je commence de mon côté une enquête sur le prix des veaux laitiers, qui se vendaient au mois de janvier dernier à 2 € les deux veaux en fin de marché.
À l’approche des régionales, comptez-vous faire, ou refaire de la politique ?
ML : J’aimerais revenir au conseil municipal de ma commune (Glomel) où j’ai siégé de 2016 à 2020. C’est très compliqué d’être dans la minorité, mais très intéressant. En tant qu’élue, on est pris au sérieux pour avoir accès aux informations qui devraient être accessibles à tous les citoyens !
IL : J’aimerais énormément m’investir au conseil municipal de Maël-Pestivien (22). Pendant mes enquêtes, j’ai compris que c’est à cet échelon qu’on peut le plus agir pour transformer concrètement des choses sur le territoire.