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COMMERCE EXTÉRIEUR Singapour, incontournable porte d'accès pour le marché des pays ASEAN

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Née à Bangkok en 1967, l'Association des pays du Sud-est asiatique (ASEAN) compte aujourd'hui dix pays membres (1) qui ne comptent que pour 1 564 millions d'euros des exportations françaises de produits agroalimentaires, soit un peu plus 2,7% de nos exportations totales. « La France est toutefois bien positionnée dans l'agroalimentaire vers cette zone », a expliqué Frededric Rossi, directeur Ubifrance pour cette région et basé à Singapour, lors des Rencontres agro-alimentaires ASEAN, organisées début novembre à Paris, par l'agence française pour le développement international des entreprises. C'est cependant une zone hétérogène, où la concurrence est rude, mais la France résiste bien. Le potentiel de développement y est encore important mais il est essentiel de bien connaître les clés d'accès à ces marchés.

LES exportations agroalimentaires françaises vers les 10 pays de l'ASEAN ont progressé de 17,8% en 2012 pour atteindre 1564 millions d'euros. À titre de comparaison, les exportations nationales des IAA n'ont progressé sur la même année que de 2,5% ! Le dynamisme des échanges avec cette zone est encore plus spectaculaire sur le long terme. En 2003, les exportations n'atteignaient que 391 millions et en 2088, elles pesaient 883 millions, ce qui signifie que celles-ci ont connu des croissances de 300,1% sur dix ans et 77,2% pour les cinq dernières années. La part des exportations françaises vers ces pays ne représentaient que 1% de nos ventes en 2003, puis 1,8% en 2008, 2,4% en 2011 et 2,7% fin 2012.

DES PAYS À FORTE CROISSANCE

Ces remarquables performances sont avant tout liées au fort développement de cet ensemble de pays. À eux dix, ils cumulent un PIB (produit intérieur brut) de plus de 1 800 milliards de dollars, un chiffre assez modeste au regard des 16 634 milliards de dollars de l'Union européenne mais ils connaissent un taux de croissance moyen de 5,8% par an, quand l'Europe a péniblement gagné 1,6% en 2012 sur 2011. L'Indonésie avec ses 244,5 millions d'habitants sur les 618 millions de consommateurs que compte l'ASEAN affiche une croissance de 6,2%, les Philippines avec 97,7 millions d'habitants fait mieux avec 6,6%, la Thaïlande avec 64,5 millions d'habitants progresse de 6,4% et le Vietnam qui compte 90,4 millions d'habitants connait une croissance de 5%. Il faut certes relativiser ces chiffres au regard de taux d'inflation assez élevés à 9,2% pour le dernier pays cité et compris entre 1,6% pour la Malaisie et 4,3% pour l'Indonésie.

DES PAYS FORTEMENT DISPARATES

« Ces dix pays sont fortement disparates et constituent une association politique et économique à géométrie variable qui pourrait cependant aboutir vers un marché commun au-delà de 2015 », analyse Frédéric Rossi. Les pays sont totalement dissemblables en termes de géographie : Singapour couvre à peine 700 km2, tandis que l'Indonésie s'étale sur trois fuseaux horaires. On constate également de très fortes disparités dans la structuration des réseaux de distribution et dans les risques de non-paiement. Au niveau du pouvoir d'achat des consommateurs, on compte deux pays à revenu élevé que sont le sultanat de Bruneï et sa richesse pétrolière et Singapour, grande place financière et pivot commercial, avec des revenus par habitant respectivement de 50 440 $ et 61 047 $. Suivent deux pays à revenus intermédiaires (PRI) supérieurs, la Thaïlande qui est cependant en proie à une grande instabilité politique et la Malaisie, dont les revenus par habitant sont de 9 979 $ et 16 186 $. Suivent trois pays dits PRI Inférieurs, l'Indonésie (4 943 $), les Philippines (4 214$) et le Vietnam (3 550$). « Ce sont les réservoirs de population de demain et ils connaissent une forte expansion », juge Frédéric Rossi. Enfin, en queue de peloton, se situent le Cambodge (2 360 $), le Laos (28 65 $) et le Myanmar (1 394 $) qui s'ouvre à peine au monde. « Ces trois pays souffrent d'un manque d'infrastructures et notamment de réseaux de distribution ». Les membres de l'Asean offrent également l'avantage de ne pas avoir pour moteur de croissance, les exportations comme en Chine. « La croissance est davantage équilibrée, basée sur la consommation et l'investissement et beaucoup plus favorable à l'importance des importations. Il y a eu, à un moment une crainte de crise financière, en raison de la politique monétaire américaine et des chahuts politiques. Les perspectives sont par ailleurs plutôt bonnes en termes de dettes et déficit public et l'inflation est maîtrisée. Il y a un large capital humain encore à développer et le coût de la main d'œuvre est encore bas. Le point faible réside souvent dans les infrastructures logistiques». Une analyse que confirme Fabrice Rocchi, responsable du secteur agroalimentaire chez Coface pour « qui la zone est peu sinistrogène ». L'assureur crédit s'inquiète toutefois du fort endettement des ménages « qui voit le ratio dette/revenu disponible atteindre 194% en Malaisie et 112% à Singapour ou en Thaïlande ». Ce dernier pays est ainsi classé A3 et jugé comme un risque négatif.

(1) Bruneï, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar (ex-Birmanie), Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam. Elle repose sur une coopération régionale dans les domaines économiques, commerciaux, sociaux, culturels et techniques.

LA FRANCE BIEN POSITIONNÉE

La France est le premier exportateur agroalimentaire européen dans la zone avec un total de plus de 2 milliards de dollars sur un total européen de 7,1 milliards. « Elle devance les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l'Allemagne », note Frédéric Rossi. La France est également le seul pays de l'Union à afficher un solde commercial avec ces dix pays, avec des importations de 944 millions €, ce qui représente un déficit proche de 620 millions €. L'Union dans son ensemble accuse, en matière agroalimentaire, un déficit de près de 10 milliard de dollars, notamment en raison des exportations de graisses et huiles d'Indonésie et Malaisie (respectivement 9e et 12e exportateurs de produits agroalimentaires dans le monde), mais aussi des produits de la mer de Thaïlande (15e exportateur mondial). Cette situation est largement liée au fait que 30% seulement des échanges européens sont couverts par des accords de libre échange. Un projet d'accord ALE négocié entre 2007 et 2009 avec l'Europe a échoué et ce sont des accords bilatéraux de pays à pays qui prévalent. La donne pourrait évoluer, un premier ALE ayant été signé au début 2013 avec Singapour, premier importateur. Des négociations sont également en cours avec le Vietnam, la Malaisie et la Thaïlande. Des travaux préparatoires sont amorcés avec l'Indonésie et pourraient suivre avec les Philippines.

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UNE TROP GRANDE CONCENTRATION DES PRODUITS

« La faiblesse de la France, comme pour l'ensemble de ses exportations agroalimentaires et la surreprésentation des vins et spiritueux », constate François Matraire, directeur Ubifrance en Malaisie. Ceux-ci représentent 61% du total avec 955 M€, loin devant les produits laitiers, avec 175 M €, soit 11,2% du total. A titre de comparaison, pour nos partenaires européens, les alcools pèsent pour 33,7% et les produits laitiers, 14,6%. Les autres catégories de produits exportés par la France sont totalement éclatées, aucun groupe ne pèse plus de 4% du chiffre d'affaires total. Une autre faiblesse de la France pourrait paradoxalement tenir au fort développement de nos exportations sans commune mesure avec celui de nos importations. Les importations n'ont augmenté que de 81,7% depuis 10 ans, contre 300,1% pour nos importations, de 7,3% entre 2008 et 2012 et 0,9% l'an dernier, contre 17,8% pour nos ventes. Ce manque de réciprocité pourrait être un frein aux yeux de nos partenaires asiatiques.

SINGAPOUR AU CŒUR DE L'ASEAN

Singapour est la porte d'entrée nécessaire, quoique onéreuse, vers les autres pays de la région, y compris la Chine. Singapour absorbe 60% des exportations françaises, alors qu'elle ne compte que 5,4 millions d'habitants sur les 618 millions de la zone.

Un « hub » qui permet de réexporter vers d'autres pays d'Asie : c'est ainsi qu'apparraît Singapour. Pour François Matraire, directeur Ubifrance Malaisie, « Singapour offre l'avantage d'avoir une taxation quasi nulle pour les importations mais des exigences sanitaires très élevées ». La part de Singapour dans les importations devrait cependant diminuer dans les années à venir, car les autres pays de la zone s'équipent. Les chiffres établis par Ubifrance sur les échanges de l'ancienne colonie britannique montrent que les exportations, ou plutôt réexportations, se montent à 7,03 Md€ (+8,5% sur 2011) dont 2,1 Md€ pour les boissons représentées pour 71,3% de spiritueux. Ses premiers clients pour l'agroalimentaire sont la Malaisie (14,5%), le Japon (9,9%) et la Chine (9,3%). La république compte quelque 5 700 exportateurs en 2012, contre 5 000 en 2011, « mais aucun ne peut servir de distributeur sur l'ensemble de la zone », reconnaît Frédéric Rossi. Le gros avantage pour les pays européens va d'être liés avec Singapour, à compter de 2015 par un accord de libre échange qui vient d'être finalisé cette année. Cette dernière reconnaît même 196 IGP européennes dont 38 françaises. Le pays est également doté du deuxième port de conteneur au monde, derrière Shanghaï et le deuxième meilleur aéroport. Un autre atout réside dans les 300 000 expatriés qui y vivent, et le tourisme. Enfin, ce qui est loin d'être négli-geable, il y une grande sécurité des paiements ce qui évite aux exportateurs de recourir à des modes de règlement basés sur des crédits ou remises documentaires.

DES CHANGEMENTS DANS LES MODES DE CONSOMMATION

Dans les années à venir, les modes de consommation vont fortement évoluer dans tous les pays de la zone ASEAN, en raison de l'augmentation des revenus et des changements liés à la pyramide des âges. Ainsi constate Jérôme Chambon, chef du pôle Agritech d'Ubifrance en Thaïlande, la consommation de boissons alcoolisées est en pleine mutation : « Les grands parents consommaient des cognacs, les parents des whiskies et la jeune génération se tourne vers les vins, notamment les effervescents. Il n'y a pas encore une réelle culture du vin, mais le concept des bras à vins se développe et la notion de cépage est importante dans ces pays plus que l'origine ». Tous ces pays ont également en commun d'avoir une consommation nomade, de grignotage à l'exception notable du Vietnam, note-t-il encore. Délifrance, filiale des Grands moulins de Paris, s'est ainsi implantée à Singapour et en Thaïlande, offrant des viennoiseries et sandwichs. Sur le même segment Paul et Ladurée sont présents à Singapour. Le cronut, croisement du doughnut et croissant, inventé par le chef pâtissier Dominique Ansel, est présent aux Philippines. Les habitants de cette zone ont également une forte attirance pour les produits sucrés et les sirops. Monin s'est ainsi implanté en Malaisie, profitant du succès des alcools blancs, notamment de l'absinthe pour laquelle il existe des fontaines. Cependant, la population est de plus en plus sensible aux problèmes de santé publique. « Les produits plus pauvres en sucre, graisses mais riches en fibres et calcium ont un bel avenir, notamment par un élargissement de la gamme des produits laitiers ». Une forte demande est également à attendre pour les matériels d'équipement pour les industries alimentaires, cette industrie étant encore fort peu développée et les besoins vont devenir importants pour moins dépendre des importations.

Présent dans la salle à ce colloque, Jean-Eric Husson, conseiller du commerce extérieur, installé en Malaisie depuis de nombreuses années a reconnu l'énorme potentiel de ces divers pays, mais a déploré « qu'il n'y ait aucune stratégie de la part des banques françaises pour appuyer les PME dans leur implantation locale ». Les choses évolueront peut-être en 2014, dans le cadre du forum économique France-ASEAN, une session sera consacrée aux investissements et notamment au renforcement des investissements croisés.