Cela faisait 11 mois que Sodiaal négociait pour reprendre Entremont. D’abord en concurrence avec Lactalis avec le concours d’Albert Frère, puis tout seul. Ce dossier, largement appuyé par le ministère de l’Agriculture semble sur le point d’être bouclé. Si ce n’est que des négociations sont encore en cours avec certaines banques et que la consultation officielle des salariés doit encore avoir lieu. « Ce n’est qu’un accord de principe, rien n’est encore fait », ne manquent pas de rappeler les syndicats. Avec le rachat d’Entremont, Sodiaal prendrait le second rang français de la collecte laitière et le quatrième rang européen. Reste à savoir quel peut être l’avenir d’un groupe qui, malgré Yoplait (détenu à part égale par Sodiaal et PAI Partners, qui pourrait se désengager prochainement) ou encore CFR (Compagnie des Fromages et RichesMonts, détenu à part égale avec Bongrain), restera très dépendant du lait de consommation et du râpé, qui ne comptent pas parmi les produits laitiers à plus forte valeur ajoutée.
Le feuilleton à rebondissement concernant la reprise d’Entremont semble sur le point d’aboutir. « Après plusieurs mois de discussion (…) en vue de l’acquisition de 100 % d’Entremont Alliance par Sodiaal, les actionnaires sont parvenus à un projet d’accord sur les modalités de l’opération », a annoncé Sodiaal dans un communiqué laconique le 3 juin. Mais le groupe laitier n’en précisera pas plus pour l’instant, consultation des instances représentatives du personnel oblige. Il faut dire aussi que les négociations concernant la restructuration de la dette ne sont pas terminées. Cette dernière s’élevait à 335 millions d’euros fin 2009 (CA : 1 403 millions d’euros), contre 376 millions d’euros fin 2008 (CA : 1 654 millions d’euros).
Avec cet accord, Unifem (détenu à 64,2 % par la CNP d’Albert Frère) recevrait quelque 15 millions d’euros d’obligations remboursables (ORA) et un chèque de 10 millions d’euros. Les créanciers d’Entremont (Crédit mutuel, Crédit agricole, Société générale…) devraient abandonner environ 70 millions d’euros de créances et convertir un montant équivalent en ORA d’ici dix ans.
Albert Frère se désengage d’un investissement raté
L’aventure d’Entremont Alliance aura été loin d’être un succès pour Albert Frère. « Entremont est un mauvais investissement pour la CNP, commente le rapport annuel 2009. L’entreprise a beau être bien gérée, disposer d’un outil moderne et compétitif, sa concentration sur le secteur des fromages de commodité (alors que le prix du lait en France est fixé indépendamment du marché international, pour des multiples raisons liées à la politique agricole de ce pays) a mis l’entreprise à genoux. » En 2005, année de la création d’Entremont Alliance (né du rapprochement d’Entremont et de la branche laitière d’Unicopa), le groupe CNP avait investi quelque 45 millions d’euros supplémentaires dans Fem/Entremont (rebaptisé Unifem à cette occasion), désintéressant ainsi les créanciers de Fem. Nul doute que le rachat de la participation d’Unifem pour seulement 25 millions d’euros n’aura pas été facile à faire passer.
Une envergure nouvelle pour Sodiaal
L’offre de Lactalis avait été rejetée de peur de constituer un ensemble en situation de position dominante. L’offre de Sodiaal, en revanche, a recueilli les faveurs du ministère de l’Agriculture notamment parce qu’elle contribue à structurer une filière laitière à la peine. La nouvelle structure sera le second acteur français en matière de collecte laitière avec plus de 5 milliards de litres de lait collectés, un chiffre d’affaires de plus de 4 milliards d’euros et plus de 7 500 salariés. Elle représenterait 13 500 producteurs de lait, soit 20 % de la production laitière française. En 2008, Sodiaal a collecté 2,3 milliards de litres de lait auprès de 9 100 producteurs et réalisé un chiffre d’affaires de 2,7 milliards d’euros (hors Yoplait en équivalence).
A titre de comparaison, Lactalis a collecté 9,2 milliards de litres de lait en 2009, réalisé un chiffre d’affaires de 8,5 milliards d’euros (dont 56 % à l’international) et emploie 36 500 personnes. Yoplait détenu à part égale avec PAI Partners pèse environ un milliard d’euros. Claude Sendowski, directeur général de Sodiaal, avait annoncé, dans un entretien accordé au Figaro du 15 février dernier : « Les conditions de reprise d’Entremont n’obéreront pas notre capacité de manœuvre sur Yoplait. Sodiaal a la claire volonté de ne pas sortir du secteur de l’ultrafrais. De nos métiers, c’est celui qui a le meilleur potentiel de croissance et de valeur ajoutée. »
Des réactions diverses
A l’annonce de l’aboutissement d’une négociation menée dans la douleur, les avis sont partagés. La CGT a toujours craint que la reprise par Sodiaal ne se traduise pas des suppressions de poste et de la « casse sociale ». Les producteurs de l’AEBEA (Association des éleveurs bretons Entremont Alliance), eux, ont toujours soutenu le projet. « Nous sommes plutôt satisfaits. Pour nous producteurs, c’est une bonne nouvelle. La nouvelle structure sera plus diversifiée qu’Entremont seul, estime Pascal Nizan, président de l’AEBEA. Ce qui reste à voir, c’est la meilleure intégration possible des producteurs. La participation au capital de Sodiaal nous permettra d’exister. A nous de trouver les moyens pour que ça ne coûte pas trop cher aux producteurs. » Le capital social à verser par les producteurs doit être d’environ 1 800 euros par an pendant cinq ans pour une production moyenne de 300 000 litres. D’autres s’inquiètent quelque peu de la dépendance du nouvel ensemble à des produits peu valorisés comme le beurre, la poudre, ou encore le râpé.
Des parties prenantes dans l’expectative
Si la reprise d’Entremont par Sodiaal, négociée de longue date sous l’égide du Ciri semble devoir aboutir, les différentes parties prenantes restent quelque peu dans l’expectative. Combien d’éleveurs suivront Sodiaal dans cette reprise ? La CGT a indiqué à nos confrères du Télégramme qu’ils pourraient être moins de 75 %. Quels sont les projets de Sodiaal ? Là encore, la CGT affirme que Sodiaal a déjà provisionné 18,4 millions d’euros pour un plan d’économie et avance le chiffre de 500 emplois potentiellement menacés.
Du côté de la CFDT, on est plus mesuré. « Pour l’instant, on n’a pas beaucoup d’éléments. On demande des explications sur l’aspect social. Des réunions de consultation des instances représentatives du personnel sont prévues, mais jusqu’ici, Sodiaal nous a toujours dit ne pas avoir toutes les clés en main, affirme Frédéric Delfoly, secrétaire du comité de groupe Sodiaal. Quel que soit le repreneur, vu la situation d’Entremont, il y aura certainement des restructurations. Il y aura forcément des aménagements, du fait de la collecte laitière en Bretagne où Sodiaal n’était pas présent. Il y aura aussi des aménagements sur la raclette. Nos inquiétudes concernent essentiellement les activités communes des branches fromages. Toutefois, je ne crois pas à des mesures dures, mais à la manière douce, celle d’une coopérative. » Pour lui, il est prématuré d’avancer des chiffres.
Régis Degouy, secrétaire national agroalimentaire de la CFDT est plus réservé. Il craint également les conséquences de la reprise pour les activités fromage, notamment en terme d’emploi, et s’interroge, à plus long terme, sur l’avenir des sièges sociaux. « Apparemment, les instances représentatives de CFR ne sont pas consultées et ça nous inquiète », ajoute-t-il.
Même attente au Syndicat national des fromages à pâte pressée. « Depuis des mois, on observe un attentisme sur le marché de l’emmental, note Michel Roche, secrétaire général. Les choses vont s’éclaircir quand on connaîtra les détails du projet. » Un projet qui devra prendre en compte la situation délicate de l’emmental, dont la production a baissé en France l’an passé alors que les importations atteignaient des niveaux records. Quant à la raclette, marché plutôt franco-français, « Sodiaal est le premier fabricant et Entremont est également important. Il peut se passer des choses, je suppose que l’on peut trouver des synergies », estime Michel Roche.
Le rachat d’Entremont par Sodiaal donnerait naissance à un nouvel acteur d’envergure. Mais « ce qui est remarquable, c’est que des acteurs comme Royal FrieslandCampina ou Arla Foods ont une situation quasi-monopolistique sur leur marché intérieur alors qu’en France ou en Allemagne, on trouve beaucoup plus d’acteurs », commente Michel Roche. En Allemagne justement, Nordmilch et Humana Milchunion doivent fusionner après une tentative avortée en 2004. En attendant d’autres opérations ?
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