Manuel Gonzalez est responsable notamment de la région Ouest des Etats-Unis et de l’innovation au sein de Rabobank. Son travail consiste donc en partie à scruter l’innovation dans l’alimentation et l’agriculture (deux secteurs baptisés respectivement FoodTech et AgTech en anglais) pour l’établissement. Nous l’avons rencontré en juin lors des Foodbytes à San Francisco, un événement qui invite sur scène de nombreuses start-up de ces secteurs et entend faire la part belle au networking. Entretien.
Depuis février 2015, vous avez organisé quatre éditions des Foodbytes (trois à San Francisco, une à Brooklyn), une rencontre qui rassemble investisseurs, acteurs de l’agroalimentaire et start-up de l’AgTech et de la FoodTech. Constatez-vous des évolutions ?
D’abord nous recevons toujours plus de candidatures de start-up qui aimeraient pitcher (présenter rapidement leur projet) sur scène, signe qu’il y a de plus en plus de projets. De manière générale, je dirais que de plus en plus de gens lancent des projets novateurs ; ils y injectent plus de ressources, trouvent davantage d’aide et de partenariats ; en quelque sorte, cela se professionnalise. Les gens ne disent plus seulement : « j’ai une bonne idée », mais « comment faire de cette idée un business viable ». Ensuite, les entreprises que nous avions primées lors des éditions précédentes se sont développées. La start-up Byte, par exemple, a acheté une entreprise qui avait pitché à la première édition. C’est intéressant de voir comment les choses évoluent.
Nouveaux ingrédients, aide à la production agricole, applications mobiles pour aider les consommateurs à manger plus sain : il y a un grand nombre d’entreprises, de secteurs et de philosophies sur la scène de l’AgTech. Quels segments sont les plus prometteurs ?
Ils le sont tous ! Certes, on voit les entreprises se concentrer sur trois grands secteurs : réduction du gaspillage alimentaire, utilisation efficace des ressources et nutrition. Il est d’ailleurs intéressant de voir que c’est le changement des préférences des consommateurs qui a poussé l’innovation. Mais il est un peu difficile de comparer les segments et de dire qui pourrait croître le plus vite.
Si vous vous adressez directement au consommateur, avec un bon produit, vous pouvez croître très vite. Ceux qui proposent des ingrédients, par exemple, croissent généralement assez vite. Si votre start-up est plutôt sur le créneau agricole, la croissance peut être plus lente car le cycle de production est long. Et pourtant, si vous êtes B to B (de professionnel à professionnel), et que vous répondez à un besoin de l’industrie avec une bonne technologie, vous pouvez devenir un très gros acteur. Par ailleurs, B to B et B to C (de professionnel à consommateur) sont corrélés, ce qui rend plus dure encore une quelconque comparaison des vitesses de croissance.
Qu’est-ce qui intéresse Rabobank dans les secteurs de l’AgTech et de la FoodTech ? Et qu’y apportez-vous spécifiquement ?
Nous sommes spécialisés dans l’agriculture et l’alimentation. Notre mission est « banking for food » : la banque au service de l’alimentation. Notre philosophie générale, c’est que nous pensons que nous pouvons nourrir une population croissante de manière durable en améliorant trois choses fondamentales : l’accès au financement, au savoir et au réseau professionnel de tous les acteurs.
Pour autant, les solutions innovantes qui pourront nourrir le monde de manière durable ne viendront ni de nous en tant que banque, ni du gouvernement, ni d’aucune entité individuelle ; elles viendront des entrepreneurs innovants, des scientifiques, des leaders d’opinion ; elles viendront du networking et de la mise en commun des connaissances de cet écosystème de l’innovation alimentaire.
Or les secteurs de la Tech et de l’innovation apportent avec eux leurs réseaux, leurs connaissances et développent des solutions innovantes potentiellement soutenues par des investisseurs qui aspirent à avoir un impact mondial. C’est en cela que ces secteurs participent à la mission de Rabobank.
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La mise en commun des idées et des professionnels est au centre des rencontres Foodbytes. Est-ce aussi la philosphie de Terra, l’accélérateur* pour start-up de l’AgTech et de la FoodTech que vous venez de lancer avec RocketSpace ?
En effet. Les rencontres Foodbytes sont déjà une plateforme qui nous permet de nous rapprocher de l’innovation et des entrepreneurs. Nous étendons désormais cette activité en nous associant à RocketSpace pour lancer Terra, un accélérateur pour start-up de l’Ag et de la FoodTech.
Terra vient du besoin que nous ressentions de mieux favoriser l’accès à la finance, au réseau professionnel, à la connaissance. Nous nous demandions : « comment accroître la connaissance ? comment apporter de la valeur ajoutée au secteur de l’alimentation ? ».
Nous sommes allés voir RocketSpace car nous aimions vraiment leur philosophie. Ensuite, il nous a fallu un an de discussion et de travail. Concrètement, le programme d’accélération accueillera chaque année deux sessions de 15 entreprises, pour une formation d’environ de 4 mois. Nous ne proposons pas de financer ces start-up et nous ne leur demandons pas de part de capital ; nous offrons à ces start-up un accès gratuit à la formation, et au campus de RocketSpace. C’est un espace de coworking (travail en commun) pour start-up de la Tech en général en plein cœur de San Francisco, qui a accueilli et vu grandir notamment Uber et Spotify. Nous pensons que cela va créer, pour les start-up de Terra, une énergie vraiment intéressante pour l’innovation.
Comment les mondes de l’agriculture et de l’innovation technologique interagissent-ils ?
Cela varie fortement selon les régions. Ici, sur la côte Ouest, nous sommes très exposés à l’innovation technologique en général. Je crois que l’agriculture, ici, accueille l’innovation technologique probablement plus favorablement qu’ailleurs. Mais la relation entre secteurs agricole et technologique varie fortement d’une entreprise à l’autre. Certaines sont extrêmement innovantes, elles sont moteur, cherchent à investir, apporter leurs idées et leur contribution à l’AgTech. D’autres moins. Le plus souvent, plus une entreprise est grande, plus elle est consciente qu’il faut qu’elle regarde du côté de l’AgTech.
On entend parfois des entrepreneurs plutôt spécialistes de l’aspect technologique raconter qu’ils ont passé du temps à découvrir le milieu agricole. Certains en perdent beaucoup à re-découvrir par exemple qu’une même culture pousse de façon différente selon la région. Comment s’assurer que le savoir agricole déjà existant et celui des entrepreneurs de la Silicon Valley se marient réellement ?
C’est un effort à double sens. D’un côté, les gens de la Tech doivent d’abord vraiment plancher, poser des questions et faire leurs devoirs avant d’aller parler au secteur agricole. Vous ne pouvez pas essayer de vendre à quelqu’un quelque chose qui n’est pas adapté à la réalité de ce qu’il produit – et pourtant, ça arrive ! Les gens de la Tech doivent ensuite être prêts si besoin à faire évoluer leur idée et l’adapter au marché qu’ils servent. Inversement, le secteur agricole doit être davantage tourné vers l’action concrète et être plus enclin à tester une large palette de technologies.
La philosophie de la Silicon Valley consiste, en théorie pour le meilleur, à révolutionner les secteurs traditionnels via la technologie. Pensons par exemple à la façon dont Uber a bousculé l’économie des taxis. Pensez-vous que certaines entreprises de la Tech peuvent à terme complètement reprendre à leur compte des services fournis par des acteurs agricoles traditionnels ?
Absolument. Il y a d’ailleurs déjà des solutions qui s’inspirent de l’économie du partage et qui permettent un usage plus efficace des ressources. En agriculture, les différences géographiques, climatiques, agricoles, créent des besoins qui sont saisonniers et très divers. Cela crée des opportunités intéressantes pour ceux qui sont capables de créer les bonnes connexions. Et créer plus de connexion, c’est toujours une bonne chose.
* un accélérateur est un programme d’accompagnement des start-up dans leur développement, axé le plus souvent sur l’accès à un réseau, des conseillers, ou un programme qui leur est spécifique.