Certains facteurs classiquement évoqués pour expliquer la surmortalité des agriculteurs par suicide, comme l’isolement social ou l’économie, sont nuancés par des spécialistes des sciences humaines. Parallèlement, de nouvelles explications émergent comme la « paperasserie », le « rapport au métier », ou de façon encore incertaine, les phytosanitaires.
Entre 2007 et 2009, un agriculteur se suicidait tous les deux jours en France, selon une étude épidémiologique de l’Institut national de veille sanitaire (INVS) publiée en 2013. Des chiffres qui, s’ils restent inférieurs au taux de suicides des chômeurs – trois fois plus élevé par rapport aux personnes en activité professionnelle – dépassent largement ceux des autres catégories socio-professionnelles : « La comparaison de la mortalité par suicide des agriculteurs exploitants à celle des hommes du même âge dans la population française montre un excès de suicides de 29 % en 2008 et de 22 % en 2009 », résumait cette étude (Bossard et coll. 2013).
Agriculteur est l’un des métiers où l’on se suicide le plus, et pas seulement en France. Le phénomène touche, entre autres, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada et la Corée du Sud. Outre-Atlantique, un rapport du Centre de contrôle et de prévention des maladies du Département de la santé et des services sociaux des États-Unis, paru le 1er juillet 2016, dresse un constat alarmiste. Réalisée en 2012 dans 17 États américains, l’étude recense le plus fort taux de suicides, parmi l’ensemble des professions, chez les fermiers, les pêcheurs et les travailleurs forestiers : 84,5 suicides pour 100 000 personnes tout sexe confondu et 90,5 pour 100 000 hommes.
Au-delà des facteurs « classiques » du suicide
Dureté du métier, violence économique, endettement, difficultés d’organisation, stress, isolement social, accès à des moyens plus radicaux (outils, armes, pesticides, etc.). De nombreux facteurs sont classiquement avancés pour expliquer ce phénomène. Parmi eux, celui de l’isolement est nuancé par les travaux du psychologue clinicien Philippe Spoljar : « Les agriculteurs travaillent beaucoup en réseau, même lorsqu’ils ne sont pas branchés high tech et hors-sol : dans le fin fond de la Montagne noire du Finistère, ils fonctionnent aussi en réseau ».
Les raisons économiques et la pénibilité des travaux, souvent mises en avant pour expliquer le phénomène, sont aussi relativisées par les spécialistes du sujet. « Ce sont des gens qui sont habitués à vivre de façon très dure. C’est intéressant de remonter au Moyen-Âge : les paysans étaient capables de mourir de faim ou de mourir au travail mais ils ne se suicidaient pas », rappelle Philippe Spoljar.
« Il y a eu un regain de suicides chez les producteurs laitiers après la crise du lait de 2009. Le lien entre données économiques et suicides a donc été établi mais il est un peu rapide. Les études que nous avons effectuées montrent qu’il y a d’autres raisons qui sont plus difficiles à appréhender et qui concernent notamment la question du rapport au métier », complète Dominique Jacques-Jouvenot, sociologue.
La « paperasserie » vécue comme une incompétence professionnelle
Pour appréhender ces raisons, Dominique Jacques-Jouvenot a réalisé des entretiens avec trois familles endeuillées (entre 2009 et 2011). L’hypothèse qui ressort de cette étude est pour le moins inattendue. Tous les proches interrogés dépeignent des jeunes qui n’aimaient pas l’école, aujourd’hui démunis face à une « paperasserie » grandissante. Malgré des qualités techniques sans failles et les bonnes performances économiques de leur exploitation, ces éleveurs sont confrontés à une situation vécue comme une incompétence professionnelle, parfois insurmontable.
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« On comprend ici que seuls les savoirs techniques et pratiques sont privilégiés par les jeunes en formation, qui délaissent volontiers les connaissances situées à la périphérie du métier, écrit Dominique Jacques-Jouvenot dans la conclusion de son étude. La part prépondérante que les tâches administratives ont prise sur l’exploitation depuis la mise aux normes européennes nécessite des compétences professionnelles que les acteurs n’ont pas forcément acquises au cours de leur apprentissage. Mais ce n’est plus l’heure de faire l’école buissonnière. D’où, parfois, la solution ultime ».
Des contradictions internes sans issue
Outre cette hypothèse, la profession agricole serait en proie à des contradictions croissantes et à une déconstruction de ses valeurs historiques, qui touchent individuellement les agriculteurs. « Sens du travail, rapport aux animaux, à la terre et rapport au reste de la société : les anciens paysans ont forgé et maintenu cette cohérence pendant 10 000 ans, explique Philippe Spoljar. Or, en l’espace de quelques décennies, tout s’est effondré. Ils se sont transformés plus vite et plus profondément que n’importe quel autre corps de métier. Loin de la dureté imposée par le travail, c’est l’absurdité, l’impasse et l’absence d’avenir et de solutions qui les poussent au suicide ». « Il y a une fuite en avant dans le travail sans réelle remise en question des valeurs qui sont portées par la profession dans son ensemble », étaye Dominique Jacques-Jouvenot.
Pour Philippe Spoljar, la profession serait aux prises avec un phénomène proche de l’injonction paradoxale : « Les agriculteurs sont piégés : ils se mettent dans une logique concurrentielle avec des pays contre lesquels ils n’arriveront pas à faire moins cher. Avec, qui plus est, une contradiction éthique puisque leur système nuit à l’environnement et à la santé, estime-t-il. Nous leur demandons de nourrir la planète et d’un autre côté nous leur reprochons de la détruire. Ces conflits, ces contradictions internes sont sans issue. La question du lien, mais pas au sens de solidarité superficielle, au sens de construction du rapport à l’autre et à la société, est absolument déterminante dans la question du suicide ».
Pesticides : une piste à explorer
Un dernier facteur explicatif pourrait émerger, celui de l’effet des pesticides sur la santé mentale, très peu abordé dans les rapports nationaux relatifs aux suicides des agriculteurs. « Les pesticides pourraient agir indirectement sur le système nerveux, indique le rapport de l’Inserm « Pesticides : effets sur la santé » (2013). […] Des études récentes suggèrent que certains pesticides (organophosphorés, roténone, pyréthrinoïdes, organochlorés, paraquat) modifient les concentrations de sérotonine qui jouent un rôle important dans la régulation de l’humeur ».
Mais les données épidémiologiques à l’appui de l’hypothèse d’un lien entre exposition aux pesticides et suicide restent très limitées. Une méta-analyse, réalisée en 2012 par l’Institut Oswald-Cruz (Brésil) recense tout de même douze études, publiées entre 1995 et 2011, démontrant la probabilité d’augmentation des taux de suicide dans les zones où les pesticides sont utilisés de façon intensive et dans les groupes utilisant des pesticides par rapport à ceux qui n’en utilisent pas. Par ailleurs, les estimations montrent un risque de suicide statistiquement plus élevé que le risque de dépression. Des résultats qui devraient inciter à effectuer de plus larges études prospectives.