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Cédric Villani « Sur les néonicotinoïdes, l’avis des agences n’est pas écouté »

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Le mathématicien et député de l’Essonne Cédric Villani, exclu du groupe LREM en janvier, et membre de Écologie démocratie solidarité (EDS) depuis mai 2020, juge mauvaise l’analyse gouvernementale sur la crise de la jaunisse, et plaide contre la dérogation, au profit d’autres solutions.

Comment aurait-on pu répondre autrement à l’urgence de la filière betterave que par cette dérogation ?

L’une des analyses de mon groupe parlementaire, EDS, c’est que la crise de la jaunisse est un aléa économique. Pour maintenir des pratiques vertueuses, il faut donc, avant tout, mettre en place un mécanisme de solidarité économique, comme la couverture du risque par des fonds plus importants accordés au FMSE. Mais il n’y a aucune raison de revenir en arrière sur les moyens de production.

Le gouvernement s’est-il fié à la science sur le sujet ?

Non, car l’avis des agences comme l’Efsa et l’Anses n’a pas été écouté. L’Anses s’en tient toujours à son avis de 2016, qui soulignait les effets sévères de ces molécules sur les pollinisateurs, en encourageant à développer les alternatives. Si celles-ci sont claires pour certaines cultures, elles le sont moins pour d’autres, et notamment en betterave. Mais les avis rendus sur la toxicité des produits sont toujours valables, indépendamment de la nature des alternatives.

Que peut-on attendre des études annoncées sur ces alternatives ?

Quand on pense alternatives, on pense substitution. Mais rien ne sera jamais aussi efficace que ces molécules miracles que sont les néonicotinoïdes ! Et heureusement, car ils sont même trop efficaces. Les néonicotinoïdes, en temps de guerre c’est l’équivalent du tapis de bombe qui détruit tout.

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Ce qu’il faut, c’est réfléchir à un changement de méthode et de pratiques. Pourquoi la jaunisse n’était-elle pas un problème avant 1990 et l’introduction des néonicotinoïdes ? L’une des réponses se trouve dans l’augmentation de la taille des parcelles. Les chercheurs montrent qu’il y a une bascule autour de quatre hectares, alors que la taille moyenne des parcelles en France est de seize hectares. Il faudrait donc séparer à nouveau les parcelles, et faire des haies, pour favoriser les prédateurs des pucerons.

La filière et le ministère justifient les dérogations par les distorsions intra-européennes. Des démarches auraient-elles été envisageables à Bruxelles selon vous ?

En France, par démagogie ou par négligence, l’Europe est toujours présentée comme un obstacle. Or, comme j’ai pu le mesurer en tant que membre du conseil scientifique de la Commission, si tous les autres États membres viennent défendre leurs dossiers et leurs positions à Bruxelles, Paris est souvent absente. Il ne suffit donc pas de dire que l’Europe bloque. Comme l’a montré Stéphane Travert (quand il était ministre de l'Agriculture, NDLR) avec les aides accordées pour lutter contre la grippe aviaire, il est possible d’échanger avec les commissaires, et de construire les solutions avec eux.

La réautorisation des néonicotinoides renforce-t-elle le choix de votre départ de la majorité ?

Je ne crois plus à l’engagement environnemental du gouvernement. J’ai donc rejoint un groupe qui fait de l’écologie de solution, en travaillant le fond des dossiers. Dans le cadre d’un projet de loi en préparation sur le bien-être animal, j’ai ainsi visité récemment des exploitations d’élevage en Essonne. Et ce sont eux qui le disent : entre la course à la production, et les prix en baisse, le modèle actuel n’est bon pour personne. Des solutions existent, notamment du côté de la Pac, mais on ne pourra pas faire de l’écologie sans passer du temps dans les exploitations.