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Entretien Sylvain Pruvost, président de la Scapêche : « Nous réfléchissons à une nouvelle offre dans nos rayons marée »

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Rencontre avec Sylvain Pruvost, président de la Scapêche qui approvisionne la Scamer, la filiale d'Intermarché chargée de la distribution en pêche fraîche des poissonneries des magasins français. Armement du groupement des Mousquetaires, la Scapêche a mis un terme le 1er janvier 2015 au chalutage au-dessous de 800 mètres sous la pression de plusieurs ONG. La Scapêche veut par ailleurs accélérer la transition vers une pêche beaucoup plus diversifiée en développant de nouveaux partenariats avec des artisans pêcheurs. D'abord en Bretagne, puis dernièrement en Nord-Pas de Calais avec la création de la Scopale. Quant à la Scamer, elle réfléchit à une nouvelle offre poissons dans les rayons marée de ses points de vente.

Le 14 avril dernier, vous avez créé la Scopale, nouvel armement coopératif boulonnais détenu à parité par la Scapêche et Pêcheurs d'Opale. Outre la possibilité d'avoir accès à une ressource spécifique qui ne vous était pas totalement accessible jusqu'à présent, quelles ont été vos motivations en investissant dans des navires en copropriété avec des artisans pêcheurs locaux ?

Sylvain Pruvost : La création de la Scopale répond à notre stratégie de développement de la pêche côtière et artisanale française qui permettra d'alimenter notre activité de mareyage boulonnaise. Nous avons procédé de la même façon en Bretagne en achetant en co-propriété avec des artisans pêcheurs les sardiniers bolincheurs Tximistarri en 2010, Mirentxu I en 2011 et le Face à la Mer en 2014 ainsi qu'avec les caseyeurs Zubernoa en 2009 et Sergagil en 2013.

Ce que nous venons d'annoncer le 14 avril dernier est, par contre, quelque chose de nouveau pour le port de pêche de Boulogne-sur-Mer. Nous nous sommes rapprochés de la Coopérative maritime etaploise (CME) qui détient à parité avec la Scapêche 50% des parts d'une nouvelle SAS que nous avons dénommée Scopale. Les deux groupements d'indépendants (Scapêche et CME, NDLR), qui étaient chacun en phase de réflexion, se sont rencontrés au bon moment. Nous avons travaillé dans un bon climat de confiance, ce qui nous a permis d'échanger sereinement.

« Nous sommes de plus en plus dans des raisonnements de circuits courts »

La direction de la Scopale a été confiée à Eric Gosselin. C'est quelqu'un que l'on connaît bien, puisqu'il est entré chez Intermarché en 1997. Il fut directeur de la Scamer de Boulogne/Mer puis de Capitaine Houat à Lorient avant de reprendre la direction générale de la CME en janvier 2010.

La Scapêche n'a pas pour vocation en effet d'armer ou de diriger des bateaux de pêche côtière. Par contre, en nous associant avec des patrons-artisans, les chances de la réussite sont beaucoup plus grandes. Enfin, un tel partenariat avec Pêcheurs d'Opale nous permet de bénéficier des quotas de pêche de cette Organisation de Producteurs.

La Scapêche vient de sortir d'un long conflit avec des ONG comme Bloom, Greenpeace France ou le WWF sur la question de la pêche durable. Vous avez décidé de mettre un terme à la pêche profonde au-dessous de 800 mètres depuis le 1er janvier 2015 (1). En outre, vous avez dit vouloir accélérer la transition vers une pêche plus diversifiée et vers une meilleure différenciation de votre offre « poissons » par rapport à la concurrence.

Est-ce véritablement un tournant dans la stratégie commerciale de la Scapêche ?

L'accès à la ressource fait partie de nos principales priorités, ne serait-ce que pour répondre aux attentes des consommateurs de nos points de vente. Il nous faut à tout prix croiser la ressource et nos débouchés commerciaux.

Là comme en agriculture, nous sommes de plus en plus dans des raisonnements de « circuits courts ». Par exemple et encore plus qu'en Bretagne, les marées ne durent que 36 ou 48 heures dans le détroit du Pas-de-Calais.

De plus en plus, nous voulons connaître avec précision ce qui est à bord des bateaux. Ce qui nous permet désormais de mettre en place les outils de prévente pour fournir nos 600 points de vente Intermarché de la zone Nord à partir de Boulogne-sur-Mer. Bien sûr, on ne prendra pas l'intégralité de la débarque. Pour le reste, le poisson suivra les circuits traditionnels du mareyage boulonnais.

Quel type de bateaux pensez-vous construire et combien ?

Plusieurs conditions doivent être réunies. Nous souhaitons trouver les artisans pêcheurs motivés pour s'associer avec nous. Nous cherchons de jeunes artisans désireux d'avoir de nouveaux bateaux. C'est primordial quand on pense que l'âge moyen de la flotte française avoisine 24,6 ans ! Les bateaux doivent être modernes, polyvalents, peu énergivores, et s'adapter à la saisonnalité des pêches sur le flux de migration du détroit, c'est-à-dire qu'ils doivent pouvoir s'adapter à la ressource présente à chaque moment de pêche. Car ces bateaux d'un concept nouveau devront être utilisés tout au long de l'année. Il en va de leur rentabilité.

Pour chaque bateau construit, la Scopale sera l'actionnaire majoritaire avec 60% et le patron-pêcheur minoritaire (40%).

Un premier artisan-pêcheur s'est déclaré, pour lequel nous avons décidé la construction d'un nouveau chalutier de 16 à 18 mètres de long. Il sera armé pour pratiquer à la fois la senne danoise et la pêche au chalut. Il pourrait éventuellement pêcher la coquille Saint-Jacques.

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Nous procédons actuellement à l'ouverture des plis de quatre chantiers de construction et prendrons la décision finale dès juin prochain. Si tout va bien, sa mise à l'eau devrait intervenir au cours du 2e semestre 2016. Ensuite, du respect du modèle économique choisi et de sa rentabilité dépendront des vocations futures. Néanmoins je pense que ce nouveau concept à de quoi motiver les artisans pêcheurs boulonnais.

Peut-on imaginer qu'il y ait d'autres partenariats signés avec des artisans pêcheurs français pris dans ce sens, par exemple en Méditerranée ?

On ne s'interdit aucune autre alliance éventuelle. Mais il faut savoir que c'est la ressource qui guidera une association éventuelle avec un artisan-pêcheur. La ressource, les PME, les jours de pêche… les contraintes des artisans pêcheurs sont légions…

Mais nous ne fonctionnerons que par étapes. Il faut d'abord réussir à valider notre projet, atteindre le seuil de rentabilité qui rende fiable le fonctionnement avant de penser à d'autres développements. On a bien réussi avec nos partenaires bretons. On va tout faire pour que cela réussisse avec nos partenaires boulonnais.

Votre présence boulonnaise remonte au tout début des années 1990 avec un premier bureau d'achats, puis avec l'unité de transformation Capitaine Houat. Depuis, vous avez investi plus de 10M€ dans une nouvelle usine dans laquelle vous avez regroupé vos activités (filetage de saumons, poissons blancs, lieux noirs ainsi que toutes les produits libre service) ainsi que les services de la Scamer.

Où en est l'usine près de cinq ans après sa première mise en activité ?

Notre usine Capitaine Houat de Boulogne-sur-Mer fonctionne très bien. Nos différentes lignes de filetage de poissons sont proches de la saturation. Dès le départ, nous l'avions dédiée en priorité au filetage du saumon, puisque Boulogne-sur-Mer est « une sorte d'entonnoir » où arrive la majeure partie du saumon d'Europe du Nord.

Nous allons la renforcer avec le développement du mareyage boulonnais grâce à la création de la Scopale par laquelle on va pouvoir augmenter les volumes.

Capitaine Houat évoquait la création d'une deuxième ligne Libre Service permettant de rattraper le retard de l'enseigne dans ce domaine. Qu'en est-il aujourd'hui ?

C'est vrai que nous avons des marges de progression importantes dans ce domaine. Mais nous devons fonctionner en priorité en fonction de la demande de nos points de vente. On ne créera pas de ligne supplémentaire si la demande n'est pas là.

Nos clients commencent à être experts aux rayons marée et on se doit d'y répondre. Le marché du libre service est un marché en pleine expansion. Nous devons proposer une offre adaptée, spécialisée, personnalisée à nos points de vente. Nous sommes actuellement en pleine phase de réflexion sur l'avenir de notre offre au rayon marée de nos points de vente. Pour nous, l'important c'est de proposer les bons produits au bon moment.

Avec la création de la Scopale, Boulogne/Mer rentre pleinement dans la nouvelle logistique de la Scamer avec deux zones (Nord et Sud) qui approvisionnent les magasins Netto et Intermarché. L'annonce dernièrement en CCE de la fermeture des 6 entrepôts logistiques a-t-elle un impact sur votre logistique Marée ?

La Scamer dispose de cinq bases spécifiques sur le territoire français : il s'agit des bases logistiques de Boulogne-sur-Mer, Lorient, Bordeaux, Frontignan et Lyon à partir desquelles on approvisionne nos points de vente Intermarché et Netto. Elles ne sont pas concernées par la réorganisation actuelle qui vise à refondre nos activités avec, dans certains cas, le transfert d'activité entre nos nouvelles et anciennes bases.

(1) La part des espèces de grand fond pêchées par les bateaux de la Scapêche est passée de 60% en 2000 à 25% en 2014.

LES MAGASINS FRANÇAIS D'INTERMARCHÉ ET DE NETTO SONT LIVRÉS PAR BOULOGNESUR-MER ET LORIENT

La Scapêche, filiale du groupement d'indépendants des Mousquetaires, dont le siège social est implanté à Lorient, est le premier armement français de pêche fraîche. Elle est dirigée par Fabien Dulon. La Scapêche a débarqué 15 985 tonnes de poissons en 2014 selon quatre méthodes de pêche : le chalut, le casier, la bolinche et la palangre. Sa flotte de 23 navires et ses 250 officiers et marins permettent de couvrir 60% des besoins en produits de la mer des magasins Intermarché et Netto. Il a repris en juin 2014 quatre navires de l'armement D'Hellem-mes. En ce qui concerne la transformation, le groupement dispose des nouvelles usines Capitaine Houat mise en activités à Boulogne-sur-Mer en juillet 2010 et à Lanester (près de Lorient) en mai 2013 ainsi que des viviers de la Méloine (coquillages et crustacés) implanté à Plougasnou (Finistère). L'usine boulonnaise Capitaine Houat approvisionne les 600 magasins de la zone Nord, via la Scamer. Quant à l'usine de Lanester, elle approvisionne en poissons toute la zone sud.