Nicholas Kennedy, directeur développement commercial matières premières d'Euronext
Rappelez-nous dans quel cadre ont été lancés les trois contrats à terme sur les produits laitiers l'an dernier, cinq ans après avoir initié, puis arrêté un premier contrat lait ?
L'objectif du lancement de ces contrats à terme s'inscrit dans le sillage de la réforme de la politique agricole commune. La fin des quotas a permis une libéralisa-tion des prix et entrainé une forte volati-lité. La déréglementation a démarré dans les années 80 sur les céréales, puis sur le lait en 2015 et désormais sur le sucre. Sur le lait, les premiers effets de la fin des quotas se font sentir. On constate qu'avec une production plus importante et une consommation stable, les prix ont tendance à s'effondrer. Avec les contrats à terme, nous apportons un outil de ges-tion du risque de prix. En effet, le marché à terme a un rôle complémentaire du marché physique (qui fonctionne, lui, au comptant) sans remplacer ce dernier. Il permet aux acteurs des filières (céréalières, oléagineuses, laitières, sucrières...) de pouvoir bloquer un prix à l'avance, notamment pendant toutes les périodes d'incertitudes, entre le moment des semis et des récoltes pour les céréales par exemple ou d'une campagne à l'autre pour le sucre. En 2010, le premier contrat lait avait été lancé trop tôt car il anticipait de cinq ans la fin des quotas laitiers européens. De plus, nous ne proposions qu'un seul contrat poudre. Aujourd'hui, nous couvrons les différents ingrédients du lait : la poudre de lait écrémé, la poudre de lactosérum et le beurre.
Le démarrage sur ces contrats a été un peu lent. Ne peut-on l'attribuer à la réticence de certains acteurs de la filière ? Certains professionnels sont plus ou moins favorables à la nouveauté. Nous l'avons vu par le passé avec le colza et le blé. La raison principale de cette réticence tient surtout à une méconnaissance de ces outils. Il faut apporter un véritable effort pédagogique et faire comprendre aux différents intervenants de la filière que ces contrats à terme apportent de la liquidité et de la transparence sur les prix, sans affecter la formation du prix sur le marché physique ou interférer dans leur système commercial. Une fois ces réserves levées, les professionnels sont plus à l'écoute. Nous l'avons observé pour nos autres contrats : la partie la plus importante de notre activité porte sur la formation et l'éducation. À titre d'exemple, nous organisons fin juin un événement de formation sur le marché à terme de produits laitiers à Euronext Amsterdam, ce qui devrait donner un vrai coup de pouce à ces contrats.
Et au bout d'un an, le bilan est-il satisfaisant ?
Même s'il est encore trop tôt pour faire un bilan complet après 12 mois d'exis-tence, nous constatons aujourd'hui une évolution positive. De plus en plus d'acteurs sont intéressés et négocient régulièrement. De même, il y a de plus en plus de courtiers agréés par Euronext, ainsi que des compensateurs, qui assurent la bonne fin financière des transactions avec la chambre de compensation. Nous avons commencé avec deux compensateurs, ils sont cinq aujourd'hui et un sixième est en cours d'agrément. Tout cela est donc très encourageant. Nous allons poursuivre nos efforts pour faire vivre ces contrats, qui n'ont pas la liquidité d'un marché plus ancien. Il faut bien comprendre que nous sommes face à des marchés et non à des produits financiers comme les actions ou les obligations. Et tout marché prend du temps à se mettre en place. Les marchés à terme sur les matières premières existent depuis la moitié du 19ème siècle aux Etats-Unis mais sont encore récents en Europe. Le blé, qui est notre contrat phare et la référence en Europe, existe depuis près de 20 ans. Il a fait l'objet d'un record historique le 21 avril dernier avec 5,5 millions de tonnes échangées sur notre plateforme en une seule journée*. Ce contrat, deux ans après sa création, traitait à peine 10 000 tonnes par jour.
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Parlez-nous du contrat sucre qu'Euronext lancera l'automne prochain ?
Comme pour le lait, le contrat sucre est lancé dans la perspective de la fin des quotas sucriers en octobre 2017, mais la similitude avec le marché à terme sur le lait s'arrête là. En effet, la grande diffé-rence est que nous nous adressons aux producteurs de betterave, dont la majori-té sont aussi des céréaliers, et donc très habitués aux outils Matif sur le blé. Grâce à la connaissance d'une partie de la filière et la fin imminente des quotas, nous pouvons espérer un démarrage un peu plus rapide que pour les contrats lait. Lors de la dernière réunion de présentation de ce contrat aux grands acteurs sucriers européens (regroupant les producteurs de betteraves, les intermédiaires et les négociants) nous avons constaté une réelle envie de leur part d'utiliser cet outil. Euronext devrait être en mesure de communiquer d'ici l'automne la date de lancement de ce contrat sucre.
Ce contrat ne risque-t-il pas de faire double usage, alors qu'il en existe d'autres, notamment à Londres ?
Les contrats sucre à Londres sont des contrats exports, négociés en dollars. Ici, il s'agira d'un outil très ciblé sur l'Europe et dont la filière européenne a besoin. Nous avons fait une étude de plusieurs mois pour dresser un état des lieux du marché du sucre européen. Sur les 18 et 20 millions de tonnes de sucre, correspondant à la production annuelle européenne, une petite partie ira à l'export, mais la grande majorité restera en Europe. Il fallait un outil dédié et donc intracommunautaire, négocié en euro et basé à Paris. Et les deux critères indispensables, qui sont une production suffisante pour créer un marché à terme et un certain nombre d'acteurs et d'intermédiaires sont réunis.
*record avec 112 292 lots traités le 21/04/2016, contre un précédent record de 96 971 lots traités le 18/12/2014.