La trésorerie des éleveurs de bovins, notamment de vaches allaitantes, est aussi à sec que leurs prairies. Les cours peinent à monter aussi bien en viande bovine qu'en lait. Trop de lait sur le marché européen plombe effectivement le marché français. En viande bovine, avec la sécheresse, les éleveurs de vaches allaitantes risquent de se débarrasser de leurs animaux. Trop de viande, trop de lait, une spirale compliquée qui attend peut-être l'élevage français à la rentrée.
« Entre sécheresse et sous-consommation, nous allons avoir un problème de sur-abon-dance sur les marchés qu'il va falloir gérer ! », répète inlassablement Gérard Larcher, ancien vétérinaire et président du Sénat, au cours de ses interviews, à l'issue de la Conférence agricole au Sénat, le 16 juillet. Il semble avoir choisi un scénario de crise profonde qui pourrait bien avoir lieu à la rentrée avec un afflux de vaches allaitantes et quelques mois plus tard de vaches laitières. Effectivement, les prairies sont à sec dans certaines régions de France, notamment dans les régions d'élevage allaitant (Maine-et-Loire, Mayenne, Cantal, Puy-de-Dôme, Allier, Haute-Loire..). « Pas mal d'éleveurs affouragent déjà », estime Bernard Boussange, chef de service Elevage à la Chambre d'agriculture de la Corrèze. Les éleveurs ont globalement des stocks de l'an passé. « Mais les prairies ne vont pas verdir du jour au lendemain ! », continue-t-il. L'éleveur de vache allaitante va devoir adapter sa stratégie, garder ou vendre ? « Les éleveurs se posent des questions. Certains sèvrent plus tôt les jeunes de l'année », observe Pascale Faure, responsable de l'équipe fourrage de la Chambre d'agriculture du Puy-de-Dôme. Soit ils les vendent, soit ils les rentrent en bâtiment pour les engraisser un peu plus tôt que d'habitude. « Cela va dépendre de la conjoncture et des stocks », analyse Pascale Faure.
Garder ou vendre ?
Vendre oui, mais à qui ? Pour le maigre, « la demande turque ne semble pas s'essouffler, des départs étaient prévus en juillet et en août », selon le bulletin Tendances de Juillet et Août de l'Institut de l'élevage (Idele). Mais « des interrogations commencent cependant à poindre sur son évolution automnale », du fait de la réglementation turque limitant les importations. Reste l'Espagne ou le Maghreb, avec la fin des fortes chaleurs et du ramadan qui pourrait peut-être prendre le relais à l'automne. L'Italie aussi semble friande d'animaux plus lourds, avec une hausse des importations de 1% sur les cinq premiers mois de l'année. Le sera-t-elle toujours à la rentrée ? Engraisser alors ? La nouvelle Pac ne favorise pas l'engraissement et surtout le prix des céréales commence à monter. La récolte de maïs ensilage n'apparaît pas sous de bons auspices avec la sécheresse. « Les maïs ne sont pas beaux » est une phrase qui revient souvent dans la bouche des conseillers fourrage des chambres d'agriculture. « Ceux qui irriguent vont avoir besoin d'eau et nous allons certainement passer en restriction au moment cruciale de l'épiaison. Les petits maïs vont rester petits et les stades avancés vont souffrir également », constate, résigné, Bernard Boussange.
Des jeunes bovins pour l'automne ?
Actuellement, le jeune bovin est la seule catégorie d'animaux dont les cotations ne montent pas, et cela malgré l'accord du 17 juin au ministère de l'Agriculture, entre tous les acteurs de la filière. Avec l'impossibilité de payer des acheteurs grecs, « deuxième débouché après l'Italie », selon Serge Fargeot, directeur général d'Arcadie Sud-Ouest, les jeunes bovins restent « stockés » en ferme. « Pour l'instant personne n'a trouvé d'autres débouchés ! », affirme-t-il. La chute de la consommation avec les fortes chaleurs accentue la faible demande pour les jeunes bovins de races allaitantes. Pour l'Idele, « si les faibles disponibilités en mâles de race allaitantes dans les élevages permettent de contenir toute baisse des prix, les effectifs pourraient s'étoffer rapidement et peser sur les cours : le nombre de mâles croisés et de race à viande de 10 à 14 mois présents dans les élevage était en hausse de 15 000 têtes au 1er mai (+4%/2014) ». À l'automne, ces jeunes bovins risqueraient bien de sortir d'un coup sur le marché.
Des vaches de réformes allaitantes pour l'automne ?
En outre, avec la sécheresse, le prix du foin risque de monter. Les éleveurs allaitants auraient-ils intérêt à diminuer tout bonnement leur cheptel ? « On n'en est pas encore là et ce n'est pas à l'ordre du jour. Il y a déjà eu une décapitalisation, il y a quelques années. Dans notre région, on est très spécialisé. On vit déjà de peu, mais on y tient ! », réagit Bernard Boussange. Il imagine une période de sécheresse « plus longue et plus forte pour en arriver là, même s'il ne faut jurer de rien ! ». De plus, les cotations devraient remonter avec l'accord du 17 juin, incitant plutôt à garder les animaux cet été. Par contre, à l'automne, la question pourrait bien se reposer… Les éleveurs seront effectivement fixés sur les dégâts de la sécheresse estivale et, comme l'explique l'Idele, chacun « connaîtra précisément le nombre de vaches primées dans son troupeau », courant septembre. L'Idele constate d'ailleurs à ce sujet que « le cheptel allaitant s'est étoffé sous l'attente prolongée des notifications individuelles pour la nouvelle prime aux bovins allaitants (ABA) ». Septembre passé, plus besoin donc de garder les animaux supplémentaires !
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Des réformes laitières pour l'automne ?
En parallèle, la cotation de la vache laitière progresse avec un prix du lait bas (300€/1000l) et qui aurait tendance à le rester les six prochains mois. Selon l'ensemble des syndicats agricoles, les éleveurs ne couvrent pas leur coût de production avec un tel prix. N'auraient-ils pas intérêt alors à décapitaliser, surtout si la sécheresse limite la disponibilité en fourrage ? Giampaolo Schiratti, président de Syndilait, l'imagine très bien avec, comme résultante un retour à la hausse des cours du lait d'ici plusieurs mois. « On voit le mécontentement des éleveurs. Il se peut qu'un certain nombre d'entre eux arrêtent même… », note-t-il. Pierrick Kernen, conseiller chez Elevage Conseil Loire Anjou, confirme : « Adapter le nombre d'animaux à sa production, vu le prix du lait est l'une des premières stratégies. Chez nous, on observe plus de génisses dans les élevages que les autres années. Il serait bon de s'interroger sur le nombre de génisses à réellement conserver par la suite… » Philippe Chotteau, chef du service économie à l'Idele, est plus réservé sur cette décapitalisation : « C'est un risque ! ». Il remarque que les éleveurs les plus fragiles sont en fait « les investisseurs les plus récents, qui paradoxalement n'ont pas intérêt à décapitaliser ou à baisser leur production ». Produire même à bas prix pour ne pas perdre plus, telle est leur stratégie.
Le pire n'est jamais sur !
David Bourdin, président des jeunes agriculteurs de la Sarthe, est plus catégorique : « Il manque 0,40€/l de lait. Les éleveurs vont décapitaliser ! Sur mon exploitation, je perds 2 000 à 3 000€/mois, sans aucune visibilité sur les cinq prochains mois. Depuis août 2014, il me manque 25 000€. La crise de 2009, c'était rien du tout ! ». De son côté, Serge Fargeot (Arcadie Sud Oest), n'observe pas, pour l'instant, d'afflux supplémentaire vers ses abattoirs. Il a cependant bien conscience des risques. Il est tout-à-fait imaginable de voir un afflux de vaches allaitantes à l'automne vers les abattoirs, suivi par l'afflux des vaches laitières. Pour les éleveurs allaitants, déjà en grande difficulté de trésorerie, ce serait un coup de poignard. Trop de viande, trop de lait, Philippe Chotteau se veut optimiste : « Le pire n'est jamais sûr ! ». Il rappelle que la sécheresse n'est pas généralisée, que la saison touristique française s'annonce plutôt bien avec une consommation intérieure qui devrait se tenir, que l'euro reste bas et que la hausse du cours des céréales ne devrait peut-être pas durer. Il parle de la prise de conscience des abatteurs, de la montée, certes « pénible », des cotations et de l'enjeu de la restauration hors domicile (RHD). Environ un quart de la consommation de viande bovine se fait hors domicile. Ça tombe bien, le ministre avait rendez-vous le matin même avec les représentants de la restauration commerciale, d'où leur absence à la Conférence agricole du Sénat !
Dix départements sont en état de « crise » avec « l'arrêt des prélèvements non prioritaires y compris des prélèvements à des fins agricoles », selon la dernière carte du ministère de l'Ecologie, publié le 15 juillet. Il s'agit du Maine-et-Loire, de l'Eure-et-Loir, du Loiret, du Tarn-et-Garonne, du Tarn, du Lot, de l'Indre, de la Charente, de la Dordogne et du Lot-et-Garonne. Dix autres départe-ments sont en « alerte renforcée » avec « réduction des prélèvements à des fins agricoles supérieure ou égale à 50% (ou interdiction supérieure ou égale à 3,5 jours par semaine) », dix autres en alerte avec « réduction des prélèvements à des fins agricoles inférieure à 50% (ou interdiction jusqu'à 3 jours par semaine) » et six départements en vigilance.
Arvalis a indiqué le 15 juillet s'attendre à des rendements en maïs « plutôt faibles », alors qu'un nouvel épisode de fortes chaleurs était annoncé. « Après des productions records ces dernières années, le maïs va sans doute fortement décrocher, a estimé le responsable maïs Gilles Espagnol. Les rendements seront plutôt faibles. » Un double phénomène affecte les cultures, puisqu'aux fortes chaleurs s'ajoute la sécheresse. Premiers à dévisser, les maïs continentaux « souffrent beaucoup » en Rhône-Alpes, Centre, Alsace, d'après lui. « Même des zones irriguées se trouvent en grandes dif-ficultés », a-t-il signalé. La façade Ouest, notamment la Bretagne, fait exception avec des maïs en « meilleur état ». Dans le Sud Aquitaine, aux terres très fertiles, « un bon état végétatif est noté, mais qui n'augure pas le nombre de grains. » Si l'irrigation a permis à certains secteurs, comme la vallée de la Garonne, de « plutôt bien absorber le choc », les prévisions météo à quinze jours sont inquiétantes, a insisté Gilles Espagnol, sachant que « les réserves en eau diminuent, des arrêtés de restrictions de prélèvement sont pris, les lacs ont des niveaux faibles ».
Au 1er juillet, 71 % des nappes phréatiques affichent un niveau normal à supérieur à la normale, a indiqué le 15 juillet le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières). « Le niveau des nappes est supérieur à la normale sur la partie Sud de la vallée du Rhône et sur la Vendée », précise un communiqué. « Quelques secteurs présentent des niveaux inférieurs à la normale à l'ima-ge de la Lorraine, du Nord de l'Alsace, de la Normandie, de l'Est du bassin Adour-Garonne ou de quelques secteurs Est du Languedoc-Roussillon ou de la Côte d'Azur. » Par contre, les niveaux des nappes fin juin 2015 sont en baisse pour 81% d'entre eux, stables pour 14% et en hausse pour les 5% restant.