Le conflit en Ukraine oppose deux pays aux agricultures stratégiques pour les marchés mondiaux et dynamiques sur les dernières décennies. Leurs puissances restent limitées au regard de la production mondiale et très spécialisées dans les grains. Leurs relations commerciales avec l’UE sont divergentes (embargo russe d’un côté, accord de libre-échange approfondi avec l’Ukraine de l’autre), ce qui n’empêche pas les échanges de s’intensifier dans les deux cas.
Alors que sourdent des craintes sur les disponibilités des productions agricoles ukrainiennes et russes, il est important de prendre la mesure de leur puissance, pour elles-mêmes et vis-à-vis de l’Europe. Leur qualité la plus notoire est leur importance sur les marchés mondiaux des grains. À eux deux, la Russie et l’Ukraine représentent 21 % du marché mondial des céréales. C’est un niveau comparable aux États-Unis et deux fois supérieur à l’Union européenne, rappelle Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Inrae. L’Ukraine occupe en outre une place particulière dans le secteur du tournesol, avec 50 % du marché mondial de l’huile et 61 % du tourteau.
Les deux pays se distinguent également par la très forte dynamique de leurs productions agricoles au cours des dernières années. Le solde agroalimentaire de l’Ukraine a fortement augmenté, passant de 7,5 milliards d’euros (Mrd€) en 2013 à 13,7 Mrd€ en 2019. « Cela est presque exclusivement dû au secteur des grains (céréales et oléoprotéagineux), mais peu de pays ont cette performance dans le monde, précise Vincent Chatellier. Et on peut penser que, du moins à court terme, l’exode des populations en cours pourrait l’accentuer (par une baisse de la demande domestique). »
Double mouvement en Russie
Côté russe, le solde agroalimentaire est quant à lui passé de -18 Mrd€ en 2013, à +2 Mrd€ en 2018, grâce à un embargo sur les produits agricoles occidentaux mis en place depuis 2014, couplé à des soutiens publics renforcés. « Ce solde commercial à l’équilibre a été atteint par un double mouvement, analyse Vincent Chatellier : une augmentation de la production, et une baisse des importations qui laisse entrevoir une consommation peu tonique. En produits laitiers, il y a fort à parier que la consommation russe n’a pas complètement compensé l’absence de produits (fromages) européens. »
Les puissances de ces deux pays sont à relativiser, très spécialisées dans les grains et souvent dues à la déconnexion de leurs capacités productives (beaucoup de surfaces arables à fort potentiel) avec leur demande domestique. Rappelons par exemple que, selon la FAO, la Russie ne pèse que 4,2 % de la production céréalière mondiale, l’Ukraine 2,9 %. « La Russie est certes un grand pays agricole, mais souvent surestimé, estime Vincent Chatellier. À l’exception notoire des céréales, elle reste un petit offreur, toutes filières confondues, et déficitaire sur de nombreux produits. Elle s’est améliorée certes, mais pour atteindre l’équilibre. »
Pour ces deux pays, les relations agroalimentaires avec l’UE sont fortes mais inversées. La Russie a une balance agroalimentaire négative avec l’Union européenne (-4 Mrd€), malgré la mise en place de l’embargo, alors que l’Ukraine a une balance positive (+4 Mrd€). Dans les deux cas, les pays de l’UE sont leurs principaux partenaires commerciaux. L’inverse n’est pas vrai : pour l’Union européenne, l’Ukraine n’est que le quatorzième partenaire à l’export et le quatrième à l’import. Et la Russie est le sixième partenaire à l’export et vingtième partenaire à l’import.
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Échanges plus nourris
Mais les relations se sont intensifiées ces dernières années. Avec l’Ukraine par l’entrée en vigueur à titre provisoire de l’accord de libre-échange approfondi et complet. La valeur des importations agroalimentaires de l’UE a augmenté de 49,6 % pour atteindre 6 Mrd€ en 2020. Un ralentissement de la tendance haussière a toutefois été observé entre 2019 et 2020 avec une baisse de 14,3 %. Le pic avait été atteint en 2019 avec 7 Mrd€. Quant à la valeur des exportations agroalimentaires de l’UE à destination de l’Ukraine, elles n’ont fait qu’augmenter depuis 2016, passant de 1,5 Mrd€ à 2,8 Mrd€ en 2020, soit une nette hausse de 87 %.
Depuis 2016, l’Ukraine est notamment devenue le premier fournisseur de l’UE en maïs (en moyenne 9,2 Mt, 57 % des approvisionnements), graines de colza (2 Mt, soit 42 % des importations européennes en volume), tourteaux de tournesol (1,3 Mt, 47 % des importations) et dans une moindre mesure de blé (1 Mt, 30 % des importations). Le pays serait notamment un grand fournisseur de maïs et soja non OGM. En soja, la valeur des importations a nettement augmenté de 42,6 % depuis 2016, avec toutefois un ralentissement observé entre 2019 et 2020 (-20 % soit 184 millions d’euros contre 230 M€ en 2019). Quant à la valeur des exportations de fromages et de vins vers l’Ukraine, elle a particulièrement augmenté pour atteindre respectivement 181 M€ (soit une nette hausse de 570 % entre 2016 et 2020), et 144 M€ (soit une hausse de 177 % entre 2016 et 2020).
Malgré l’embargo…
On pourrait croire que la dynamique des échanges avec la Russie serait inverse, à cause de l’embargo mis en place en 2014 sur les produits agricoles. Il n’en est rien. La valeur des exportations européennes a augmenté de 24,5 % entre 2016 et 2020 pour atteindre 6,8 Mrd€. Quant à la valeur des importations, elle a augmenté de 35 % sur la même période pour atteindre 1,7 Mrd€. Si certaines exportations, comme les produits laitiers, les pommes ou le porc ont pu chuter, d’autres ont pris le relais. Les principaux produits agroalimentaires à l’export concernent : le vin, vermouth, cidre et vinaigre (+44 % entre 2016 et 2020, avec un ralentissement en 2019 de -4,5 %) ou encore les aliments pour animaux de compagnie ; les chocolats, confiserie et glace ; les spiritueux et liqueurs, ainsi que les préparations alimentaires, non spécifiées.
La Russie est aussi à moindre degré par rapport à l’Ukraine, un fournisseur important de l’UE en matière de blé (0,5 Mt, 11 %), mais surtout de tourteaux de colza (0,2 Mt, 50 %) ou de tournesol (0,9 Mt, 34 %) et de graines de tournesol (0,3 Mt, 35 %).