La réforme de la Pac de Luxembourg semble constituer pour la production laitière « un révélateur et un accélérateur des mouvements en cours, plus qu’une véritable rupture », souligne la dernière étude de l’Institut de l’Élevage cofinancée par le Cniel et l’Onilait (novembre 2004). Les plus forts impacts de cette réforme sont attendus notamment là où la production laitière est déjà fragilisée. L’évolution du prix du lait payé au producteur constitue la variable clé de l’évolution du nombre d’exploitants à l’horizon 2010. La mise aux normes des bâtiments d’élevage et son coût ne sont pas neutres dans ce nouveau contexte.
« Le secteur laitier a peu fait sa mise aux normes par rapport au secteur porcin (90 % de mises aux normes) », expliquait Jean Salmon, président de la chambre d’Agriculture de Bretagne, fin novembre. « Le producteur laitier qui va recevoir des aides sans l’obligation de production va dire “j’arrête et je prends les aides”, souligne-t-il. Autre cas de figure : “j’ai plus de 50 ans, pas de successeur : investir plus de trois fois mon chiffre d’affaires pour être aux normes environnementales alors que je n’ai pas de capacité de remboursement n’est pas possible”. La décision de l’éleveur sera d’aller jusqu’au bout et après de liquider sa ferme». En conséquence, « on va assister à une déstabilisation de la filière laitière », prédit Jean Salmon. « Je pense qu’en Bretagne nous serons toutefois moins touchés qu’en Poitou-Charente », espère le président de la Chambre d’agriculture de... Bretagne.
L’impact de la réforme est inégal
Cet espoir d’échapper à une lame de fond de restructuration de la filière laitière en Bretagne, bassin laitier avec des exploitations très spécialisées, se trouve confirmé par la dernière étude de l’Institut de l’élevage sur les conséquences de la réforme de la Pac de Luxembourg. « Les plus forts impacts de cette réforme sont attendus notamment là où la production laitière est déjà fragilisée par une faible densité de producteurs ou remise en cause en raison d’alternatives de production », peut-on lire dans le document de 70 pages. « À l’inverse, les bassins laitiers et les exploitations spécialisées très engagées dans cette production n’imaginent pas de reconversion possible et s’estiment mieux armés pour poursuivre et développer cette production » estiment les auteurs de l’étude qui procèdent à une radiographie des types d’exploitations laitières.
Les zones à faible densité laitière fragilisées
Les exploitations de plaine avec des systèmes fourragers à base de maïs se maintiendraient mieux que les autres, et seraient davantage prêtes à accroître leurs volumes de production, parfois quitte à investir et à se respécialiser. Les exploitations herbagères de plaine, dont le nombre s’est réduit de façon drastique au cours des dernières décennies, « pourraient mieux sortir leur épingle du jeu que par le passé ». De moindres dimensions que les précédentes, elles se situent dans des logiques de diminution des charges, diversification dans des activités para agricoles ou touristiques. Ce sont les exploitations de taille suffisante, en particulier en zone à faible densité laitière ou lorsqu’une nouvelle phase d’investissement serait nécessaire pour l’atelier laitier, qui semblent souvent enclines à abandonner leur production.
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Toujours des incertitudes
L’impact de cette réforme de la Pac sur les producteurs de lait comporte encore de « nombreuses incertitudes, précise l’étude. Les choix définitifs dépendront souvent des questions de main d’œuvre ». Du côté de la FNPL (Fédération des producteurs de lait), on précise que le comportement des éleveurs dépendra beaucoup de leur situation personnelle par rapport notamment aux contraintes de leur métier. Luc Guyau, président de la FNSEA approuve : « Nous ne sommes pas capables d’appréhender le comportement des agriculteurs » suite à cette réforme. « Il suffit de 5 à 10 % des agriculteurs pour changer une politique», résume-t-il. Le versement d’une aide totalement découplée et « constituant une part essentielle du revenu», engendre une situation radicalement nouvelle précise les auteurs.
Un facteur clé : le prix du lait
Une certitude pour les analystes du secteur laitier : le prix du lait constitue la variable clé dans l’étude de l’impact de la réforme de la Pac. Notons que la baisse du prix du lait associée à la dernière réforme de la Pac, même si son ampleur reste incertaine est, « dans les faits amorcée depuis 2001 ». Si la baisse du prix du lait reste modérée, l’impact de la réforme de la Pac sur les exploitations laitières sera lui-même limité, souligne l’étude de l’Institut de l’élevage. Cependant, la situation démographique, les contraintes de production, etc., laissent penser que même dans cette hypothèse haute, le nombre des producteurs de lait pourrait passer de 118 000 en 2000 à 75 000 en 2010. Avec une baisse du prix du lait plus conséquente, de l’ordre de 20 %, la diminution du nombre d’éleveurs sera encore plus rapide et plus conséquente dans toutes les catégories d’exploitations pour aboutir à 61 000 producteurs en 2010. Pour la FNPL, l’avenir de la filière laitière passe surtout par la valorisation du lait français. Il devient donc urgent, pour la filière, de travailler sur l’aspect compétitivité, face à ses concurrents, notamment ceux de l’Europe du Nord. Un pan économique de la filière est en jeu. La balle est dans le camp de la transformation. C’est à cette condition que les éleveurs laitiers pourront s’adapter à la nouvelle donne induite par la réforme de la PAC.