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Un exemple : levure contre éthanol

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Le soutien de l’Union européenne au développement des bio-carburants suscite un malaise certain dans l’industrie de la levure dont l’approvisionnement en matière première, c’est à dire en mélasses de sucrerie, se trouve doublement amputé par la réforme de l’OCM sucre et par la concurrence des nouvelles usines d’éthanol. L’enjeu n’est pas mince, la levurerie européenne – une dizaine d’entreprises, mais 36 usines et 7000 emplois directs – est la première au monde assurant un tiers des besoins totaux et exportant hors de l’UE un tiers de sa production.

Or, les mélasses que cette industrie valorise sont des sous-produits de la transformation de la betterave et peuvent servir également à la fabrication de bioéthanol : parmi les principes introduits par Bruxelles dans la politique en faveur des énergies nouvelles tirées de la biomasse, figurent des aides fiscales nationales qui ne sont pas neutres pour l’achat de mélasses par les différents utilisateurs. Ainsi les distilleries d’alcool produisant du bio-éthanol entrent parmi les nouveaux acheteurs qui apparaissent sur le marché, mais qui peuvent grâce à cette aide communautaire payer à un prix nettement supérieur des mélasses dont la levurerie a besoin et qu’elle n’a jamais payé aussi cher. L’écart, par exemple en France, n’est pas négligeable avec 33 euros par hectolitre d’alcool de réduction de la TIPP payée par les entreprises qui fabriquent de l’éthanol alors que le prix de la mélasse pour un levurier se situe à peu près au cours du marché mondial, c’est à dire à 120 euros la tonne, au moins 60 % de plus que les prix pratiqués il y a deux ans.

Distorsion de concurrence

Il y a là clairement une distorsion de concurrence et l’association des levuriers européens (Cofalec) vient d’ailleurs de lâcher le mot dans un communiqué : le résultat, c’est que le bio-éthanol va capter l’essentiel des mélasses alors que les levuriers s’attendent déjà à être à court de matière première puisque l’application de la réforme de l’OCM sucre entraînera une réduction de la production européenne. Sur un volume compris selon les années entre 4 à 5 millions de tonnes, le Cofalec estime le manque de matière première entre 1 et 1,5 MT, ce qui est considérable. D’accord pour la concurrence du bio-éthanol, mais à condition que ce soit à armes égales, revendique l’association européenne.

Le renchérissement brutal des coûts de production en levurerie va en outre affecter parallèlement plusieurs secteurs tels que l’alimentation animale, la pharmacie et la chimie qui sont également utilisateurs traditionnels de mélasses.

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Pour un quota de sucres industriels

Le président du Cofalec, Gérard Blin, directeur des relations extérieures du groupe Lesaffre International, s’inquiète et s’insurge : s’il n’y avait ni subvention ni protections douanières, passe encore, mais les industries agroalimentaires, au moins de la première transformation, sont encore une fois sacrifiées. Les futurs investissements pourront-ils encore se faire dans l’Union européenne ? L’accès à la matière première se pose de façon cruciale ; pour rester compétitif, le secteur a besoin d’un quota d’importation de sucre industriel à prix mondial. Notre politique d’approvisionnement va nous échapper ou alors nos usines devront se délocaliser», suggère-t-il. « Le leadership français et européen en levurerie, le fait que l’on concentre 90 % de la recherche développement mondiale, ce sont là des arguments que les décideurs politiques n’ont pas l’air de prendre en considération. Or, l’envolée de nos coûts n’est pas près de cesser puisque les investissements programmés en bio-éthanol le sont pour dix ans, poursuit M. Blin. Quand bien même le pétrole baisserait, on ne voit pas comment ces choix stratégiques seraient remis en cause (et les hectares agricoles avec), que ce soit chez nous ou au Brésil, voire en Thaïlande où l’on pense même produire du bio-éthanol à partir du manioc ». L’Europe qui n’a pas une politique énergétique libérale, et qui impose aux pétroliers des taux d’incorporation obligatoire, risque seulement, si le pétrole vient à baisser (ou ne monte pas asse !), d’accentuer d’autant ses subventions en faveur de la biomasse.

Le problème est devenu central pour la profession de la levure au point que le prochain congrès de son organisation européenne aura pour thème « Food versus energ ». Une problématique qui risque de chagriner bien des esprits : ceux des politiques qui ont promis de réduire la dépendance au pétrole de nos économies et ceux des agriculteurs qui pour l’heure sont dans l’euphorie d’une flambée des cours des denrées considérée comme une revanche inespérée par rapport aux décennies passées.

L’ennui, c’est que l’Europe peut perdre rapidement plusieurs pans de son industrie de première transformation. A priori, ce n’est pas très sécurisant à moyen terme pour le monde agricole ; quant à ses industries de seconde transformation, elles ne seront pas davantage préservées si elles ont à subir des hausses de coûts de toute façon impossibles à répercuter au consommateur.