L’objectif de Bruxelles, endiguer la hausse du prix des céréales, sera difficile à atteindre avec la seule mise à zéro de la jachère. Les agriculteurs ne remettront probablement qu’une petite partie de leurs terres en culture, car ils ne sont pas sûrs que la mesure sera pérenne. Et rien ne dit qu’ils opteront pour le blé ou l’orge. Au moins en France.
Entre 10 et 17 millions de tonnes de céréales supplémentaires pour la récolte 2008, c’est ce que la Commission européenne espère retrouver sur les marchés grâce à la suppression de la jachère sur la campagne 2007/2008. Bruxelles fonde ses calculs sur la remise en culture de 2 millions d’hectares, répartis chez les Etats membres en fonction de la marge brute de chaque céréale et des surfaces relatives des unes par rapport aux autres dans chaque pays. La Commission ne s’attend pas à une augmentation spectaculaire en maïs, pas plus qu’en oléagineux. Les valeurs reposent donc essentiellement sur une hausse de la production en blé, en orge et en seigle. Le chiffre de 10 Mt est obtenu avec des rendements en céréales moyens, celui de 17 Mt correspond à des rendements « maximisés », moins probables sur le plan statistique. Ces estimations ne mettent pas tout le monde d’accord, certains les trouvant très optimistes.
Les oléagineux sur jachère inégalement répartis en Europe
La remise en culture n’affectera pas les quinze Etats membres de la même façon. La France et l’Allemagne sont les deux pays qui possèdent les plus fortes surfaces en jachère obligatoire, puisqu’elles montent selon les statistiques de Bruxelles, à respectivement 1,1 Mha et 0,78 Mha. Mais ce sont aussi les deux Etats qui cultivent le plus d’oléagineux à des fins énergétiques : 365 000 ha pour la France, et 320 000 ha pour l’Allemagne, soit 41 % des surfaces en jachère. Dans ces pays-là, la remise en culture n’aura donc probablement pas autant d’impact qu’ailleurs. À l’inverse, le Royaume-Uni ne cultive que 75 000 ha d’oléagineux sur ses 355 000 hectares de jachère obligatoire, soit 21 %, et au Danemark, la proportion tombe à 16 % sur 150 000 hectares. Dans tous les cas, ce ne sont pas les meilleures terres qui font l’objet de jachère, et l’on peut imaginer des rendements inférieurs aux moyennes actuelles.
Du colza alimentaire plutôt qu’énergétique
En concertation avec la filière oléagineuse, Orama estime que 200 000 à 250 000 hectares de terres pourraient être remis en culture en France, soit un peu plus d’un quart de la surface en jachère non cultivée. D’autres experts montent jusqu’à 360 000 hectares. Des estimations souvent faites « au doigt mouillé », car il est très difficile d’évaluer le comportement des agriculteurs, tant en termes de remise en culture que de choix des espèces à semer. Ce n’est pas parce que les cours sont hauts qu’ils se mettront automatiquement à faire du blé, et ce n’est pas parce que la possibilité leur en est donnée qu’ils vont forcément cultiver leurs jachères. L’analyse se heurte aux particularités de chaque situation. Exemples. Jean-Michel Berland exploite dans la Vienne 170 hectares en blé, colza et maïs. Depuis la Pac de 92, il a décidé de faire des cultures énergétiques sur toutes ses terres en jachères, y compris les plus mauvaises. Si la jachère disparaît provisoirement, il modifiera bien peu de choses dans son assolement puisqu’il ne fera que basculer son colza énergétique en alimentaire. Un changement facile à pratiquer car ses contrats pour le colza diester sont annuels. « Dans notre région, il existe un différentiel de 10 à 30 euros entre les deux débouchés selon les années », explique l’exploitant. Pourquoi ne pas opter pour du blé ? « Il ne faut pas trop se focaliser sur les prix, car ils peuvent changer en cours de campagne, et de toute façon, j’ai besoin de têtes d’assolement », remarque-t-il.
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Peu rentable de retourner des terres pour un an
À l’inverse, Michel Dauvilliers, qui gère une ferme de 90 ha en Eure-et-Loir, ne changera pas le débouché de son colza jachère, même s’il en profitera pour toucher l’aide aux cultures énergétiques. « Il faut jouer le jeu, sinon, on n’est pas digne de confiance », estime-t-il. D’autres exploitants sont prêts à franchir le pas vers la céréale, mais sous conditions, comme en témoigne Thierry Ghewy. « Sur mes 14 hectares de jachère, je fais 1,5 hectare de betterave éthanol,observe l’agriculteur, qui travaille dans l’Aisne sur 180 ha. Au maximum, je peux remettre 8 hectares en culture. Le reste est constitué de terrains en pente ou en bord de cours d’eau. J’avais pensé au colza, mais les perspectives de production ne sont pas satisfaisantes ». Dans le département, les rendements moyens de colza ne sont plus que de 30 q/ha depuis 2 ans, contre 40 q/ha auparavant. « La culture s’étend, entraînant le développement des maladies et des insectes !, note-t-il. Et comme partout, le climat devient de plus en plus instable ». Autre possibilité : le tournesol. Mais les prix ne sont pas au rendez-vous. Thierry Ghewy opterait donc pour du blé… Mais uniquement si la mesure est pérennisée, ce qui ne sera pas une certitude dès cette campagne. « Détruire un couvert permanent pour en semer un nouveau l’année suivante ne me semble pas rentable, évalue-il. Le gain sur la culture de vente sera absorbé par les frais de réimplantation ». L’obstacle pourrait freiner plus d’une bonne volonté. « D’autant plus que les engrais azotés sont devenus très chers, signale Laurent Blanchard, conseiller à la Chambre d’agriculture de la Vienne. Et ceux qui profitent de la morte-saison ont déjà faits leurs achats… en fonction de l’assolement déjà établi ».
Les cours ne marqueraient presque pas de baisse
Les spécialistes des marchés ne se font guère d’illusions sur l’effet de la mesure. « Comme les cours sont très tendus, n’importe quel événement à un impact sur les prix, analyse un expert. Mais le passage de la jachère à 0 % pour un an aura un effet très limité, vite dilué par les autres éléments du marché ». D’une part, parce que la mesure pourrait n’être validée qu’en octobre, après les semis de colza, d’autre part, parce que les volumes supplémentaires qu’elle pourrait amener restent faibles : 10 millions de tonnes de céréales sur une production européenne de plus de 280 millions de tonnes, soit 3,5 %. « 1 à 2 Mt de plus dans la récolte française de blé ne changeront rien à la tendance haussière du marché,insiste un courtier. C’est le bilan mondial et le développement des biocarburants qui font aujourd’hui les prix ». Selon un autre professionnel, les cours ne marqueraient même pas de baisse à l’annonce de la décision européenne. « La seule chose qui peut faire basculer le marché européen serait une hausse des rendements en Ukraine et en Russie », juge-t-il. La Commission devra donc trouver d’autres stratégies pour faire baisser les prix. Nombreux sont ceux qui pensent que la Commission aurait dû garder des stocks d’intervention.