L'aide d'urgence à la filière du foie gras est saluée, mais dans le Gers et en Gironde, de nombreuses questions demeurent sur la capacité des éleveurs et transformateurs à faire une croix sur un quart à un tiers de leur chiffre d'affaires cette année. La filière foie gras du Sud-Ouest sera durablement touchée.
C'est à un véritable défi qu'est aujourd'hui confrontée la filière foie gras dans le sud-ouest de la France. Dans les 18 départements concernés, les producteurs, petits ou gros, s'interrogent sur leur avenir quand le coût de l'influenza pour la filière a été estimé à environ 300 M€ par le Cifog (Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras). En premier lieu, le questionnement a porté sur les modalités de l'intervention, la mise en place du vide sanitaire plutôt qu'un abattage total. La semaine passée, une réunion d'information a été organisée par la chambre d'agriculture du Gers qui a réuni 400 producteurs à Seyssan. « Il fallait pouvoir expliquer le sens des mesures aux producteurs, qui ne comprenaient pas forcément pourquoi il fallait en passer par un dispositif aussi pénalisant », souligne Philippe Éverlet, responsable consulaire du pôle élevage. « Les producteurs ont compris qu'ils avaient échappé à un abattage massif, mais qu'il fallait quand même en passer par là. » Producteur dans le Gers et président de l'association des conserveurs à la ferme du département, Pierre Péres ne dit pas autre chose. « L'abattage massif et immédiat, qui aurait concerné 10 millions de canards, n'aurait pas été forcément bien perçu, ni par le public ni par les éleveurs, puisqu'il s'agissait de tuer des animaux en bonne santé mais porteurs du virus pour vider le réservoir. De quelle marge de manœuvre aurait pu, de plus, bénéfi cier le gouvernement pour prendre une telle décision ? »
130 M€ D'AIDES, MAIS DES DIFFICULTÉS POUR TOUTE LA CHAÎNE DE PRODUCTION
Le vide sanitaire imposé, reste à en mesurer les conséquences quand le gouvernement a ajouté 130 millions d'euros d'aides à son vaste plan sur l'élevage fin janvier pour répondre spécifiquement aux besoins de la filière gras. En Gironde, Palmagri est une coopérative spécialisée dans la production de foie gras. Seize producteurs, une douzaine de salariés, qui permettent à la coop de réaliser 2 M€ de chiffre d'affaires annuel. La mise en place du vide sanitaire met la structure en danger. « Avec la suspension de production nous allons perdre 800 000 euros de chiffre d'affaires, dont les 300 000 euros de marge brute qui font tourner l'entreprise », explique Julien Peyrol, directeur de la coopérative. « De fin avril à début septembre, nous n'aurons rien, aucun produit frais à vendre et rien à transformer. Donc il va falloir que nous trouvions des solutions. Les premiers mois de l'année sont ceux où nous produisons pour nos ventes de fin d'année, l'absence de production sera aussi sensible à ce moment là, parce qu'il nous manquera du stock. »
UN QUART DU CHIFFRE D'AFFAIRES EN MOINS
En l'état actuel du dispositif, les élevages seront complètement vides avec les derniers abattages au mois d'avril. Les premières mises en place de canetons devraient pouvoir survenir à partir du 6 mai sous condition, puis dans l'ensemble de la zone le 16 mai. Il faudra ensuite compter quatre mois avant l'abattage et la commercialisation des premiers canards. Pour Pierre Péres, la problématique est la même pour tout le monde, des grands groupes aux petits producteurs.
« Chez moi, comme partout, le manque à gagner sera très important. Quand je ferai les comptes de 2016, il me manquera un quart du chiffre d'affaires. En gros, cela représente 3000 canards gavés et 10 000 prêts à gaver que je vends à d'autres éleveurs. » Dans son entreprise, qui emploie une douzaine de personnes, la coupure sera longue et portera, qui plus est, sur la période d'été. Dans le département du Gers, ce sont « trois mois durant lesquels nos clients, les restaurateurs, réalisent 50 % de leur chiffre d'affaire annuel », précise-t-il. Alors que lui n'aura pas de produits à mettre sur le marché. Julien Peyrol court donc les réunions pour élaborer un plan de résistance. « Nous sommes en contact les services de l'Etat et avec la DIRECCTE (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi) pour voir comment mettre en place des mesures de chômage partiel, ce serait un moindre mal. »
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Philippe Péres regarde lui aussi du côté de cette solution, alors que les « grands » industriels du foie gras ont annoncé que leurs salariés seraient en partie touchés par des mesures d'activité partielle. « Chez nous, à la Ferme de la patte d'oie, qui employons treize personnes, cette mesure serait décalée selon les postes de travail des salariés, à l'élevage, au gavage ou à la transformation. Mais il faudra quand même faire l'avance de trésorerie pour payer les salaires. Sans rien vendre de l'autre côté. » Il faudra aussi régler toutes les charges, parfois très importantes dans les élevages récemment endettés pour la réalisation des mises aux normes et le passage en cages collectives par exemple. Dans les mesures de soutien prévues, le dispositif d'année blanche est très attendu. Mais Pierre Péres reste prudent. « Il va falloir faire attention aux conditions du report de cette année de remboursement à la fi n de nos tableaux d'amortissements, être attentif aux frais qui pourraient nous être imputés, les banques ne font jamais de cadeaux », rappelle-t-il
LES MESURES DE BIOSÉCURITÉ VONT FRAPPER LA PRODUCTION
Puis il faut se pencher sur le long terme et la « biosécurité » qu'il va falloir mettre en place dans les élevages pour garantir l'avenir et la pérénité sanitaire de la filière. Julien Peyrol a eu peur à la lecture du premier projet de décret concernant ce volet. Le premier texte prévoyait en effet de mettre fin à la mise en place continue des canetons (en règle générale, une bande chaque quinzaine) et aurait imposé de travailler bande par bande, c'est-à-dire de conduire les bandes en lot unique, sans introduction d'autres canetons durant cette période. « Ainsi, nos éleveurs, au lieu de pouvoir conduire 24 bandes par an ne pourraient plus en produire que trois puisqu'il faut quatre mois pour mener à bien l'élevage et le gavage d'un canard. » Après quelques jours de discussion le projet a toutefois évolué. « Heureusement, ce n'est pas cette solution qui devrait être retenue, mais plutôt le développement d'une nouvelle forme de gestion du temps et de l'espace dans nos élevages pour assurer un vide sanitaire régulier de toutes les installations », précise Philippe Péres. Dans la pratique, les éleveurs devront ainsi scinder leur exploitation en unité autonome et appliquer des mesures de biosécurité, des vides sanitaires à la maîtrise des flux et des circulations… Pour limiter l'éventuelle résurgence de la maladie.
« ARRÊTER ? J'Y PENSE TOUS LES SOIRS »
Des producteurs et des entreprises sont-ils menacés par cette année 2016 ? « Clairement oui, affirme Pierre Péres, certains d'entre nous risquent de ne pas se relever. Les grands groupes adossés à des coopératives multiproduits pourront faire jouer la péréquation avec les autres productions. Et encore, il n'y a pas vraiment une fi lière qui se porte bien aujourd'hui, et au fi nal, ce sont les producteurs qui payeront, indirectement. Pour les petites entreprises indépendantes ce sera compliqué, très compliqué. Il est clair que sans aides, personne ne pourra passer le cap. Je vous assure que j'y pense aussi tous les soirs. C'est un événement qui me fait beaucoup réfléchir. » Parce que quoi qu'il arrive il faudra aussi investir dès la reprise pour mettre en place les me-sures de biosécurité dans les élevages. Mais avec quels financements ?
Chez Labeyrie (850 M d'euros de chiffre d'affaires en 2014/2015), « l'enjeu social est la préoccupation numéro un pour l'instant », selon Jacques Trottier, le DG de l'entreprise. Il estime que 250 salariés du site de Came (25 km de Saint Geours de Marenne) seront concernés par des mesures d'activité partielle pendant 4 mois, jusqu'au redémarrage de la production mi-août. Mais les modalités restent à définir. Euralis, de son côté, prévoit que le site de Maubourguet (Hautes-Pyrénées) va souffrir directement : 300 salariés pourraient être en activité partielle pour une période de 12 à 16 semaines. Une partie de cette période pourrait être consacrée à la formation, mais pas la totalité. CB
La zone concernée par ce vide sanitaire des élevages de canards (ils sont porteurs sains du virus concerné influenza aviaire) s'étend sur 18 départements. Les deux anciennes régions d'Aquitaine (Dordogne, Landes, Lot-et-Garonne, Gironde, Pyrénées-Atlantiques) et de Midi-Pyrénées (Haute-Garonne, Ariège, Gers, Hautes-Pyrénées, Aveyron, Tarn, Tarn-et-Garonne, Lot) sont concernées, plus les départements de la Corrèze, la Haute-Vienne, et certaines communes situées en zones limitrophes de l'Aude, du Cantal et de Charente. C'est donc principalement la zone IGP canard à foie gras du Sud-Ouest qui est frappée par cette mesure, les élevages des Pays de Loire n'étant pas concernés. YK