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Un premier état des lieux national des pesticides dans l’air

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L’Ineris et l’Anses ont dévoilé le 2 juillet les résultats d’une campagne inédite au niveau européen, menée en France en 2018-2019, pour évaluer les concentrations de pesticides dans l’air. Alors que seuls le folpel et le prosulfocarbe dépassent 1 ng/m3

>, les risques semblent pour l’heure limités pour la population, d’après les données disponibles sur les expositions par voie aérienne.

Mesurer les pesticides présents dans l’air : c’était l’une des priorités du dispositif de phytopharmacovigilance (PPV) de 2014, mais également du troisième Plan national santé environnement (PNSE 3) de 2015, ainsi que du Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (PREPA) de 2017. « L’objectif était d’obtenir une photographie des concentrations de pesticides dans l’air en France », résume Caroline Marchand, ingénieure qualité de l’air au sein de l’Ineris.

Pour créer cette image, son institut, l’Anses, Atmo France et les 18 associations de surveillance de qualité de l’air n’ont pas ménagé leurs efforts. Au total, la campagne exploratoire nationale de mesure de résidus de pesticides dans l’air ambiant (CNEP), qui s’est déroulée sur 50 sites de prélèvement durant un an, a étudié 75 molécules, conduisant à 112 000 couples molécule/concentration localisés et datés. Tout un jeu de données qui sera bientôt versé dans la base nationale Geod’air, pour permettre des études complémentaires.

Les molécules les plus fréquentes, et les autres

« Neuf substances sont prédominantes en métropole avec une fréquence de quantification supérieure à 20 % », conclut le rapport de l’Ineris. Pour toutes ces molécules retrouvées sur plus d’un site sur cinq – dont le lindane, le prosulfocarbe, le chlorpyriphos, ou encore le folpel –, les concentrations ont donc dépassé le seuil de détection des appareils, permettant leur évaluation précise. « Ce seuil ne correspond pas à une valeur sanitaire, mais bien à une capacité technique » de mesure, précise Caroline Marchand.

En métropole, souligne le rapport de l’Ineris, « le folpel et le prosulfocarbe se distinguent des autres substances », avec des niveaux moyens atteignant respectivement 1,0 ng/m3 et 2,6 ng/m3 ». Le prosulfocarbe était déjà dans le viseur de l’Anses, qui s’est engagée, en avril dernier, à réévaluer les risques de la molécule pour les riverains en raison de sa volatilité.

La présence du lindane dans 80 % des sites, alors que la substance est interdite depuis 2007 en raison de son caractère cancérigène, fait également partie des résultats préoccupants. « C’est une molécule très volatile, issue de rémanences du sol », rappelle Fabrice Marlière. Les concentrations stables observées pour cette molécule tout au long de l’année, sans lien avec les activités saisonnières dans les champs, montrent toutefois que la détection n’est pas liée à des usages illégaux.

Sur les 75 molécules analysées, « six substances n’ont jamais été détectées en métropole, contre 43 substances dans les DROM », indique également le rapport. Quinze molécules ont en moyenne dépassé des concentrations de 0,01 ng/m3 dans les départements et régions d’outre-mer. Le pendiméthaline et le S-métolachlore, notamment, ont même dépassé les seuils de 0,1 ng/m3. « Nous n’avons en revanche pas détecté la chlordécone », s’étonne Caroline Marchand.

Molécules des villes, molécules des champs

Les sites d’analyse ont été sélectionnés pour étudier la différence entre ville et campagne, mais également les spécificités des différentes filières agricoles : grandes cultures, arboriculture, viticulture… « En rural, on peut avoir des niveaux de concentration ponctuellement plus importants. Mais en moyenne annuelle, sur les huit substances qui dépassent le 0,1 ng/m3, la différence est au maximum de 1,5 ng/m3 », commente Caroline Marchand. Concernant le type de substances, en métropole « on a retrouvé 48 substances en milieu rural, et seulement 40 en milieu urbain », note-t-elle.

Comme les experts l’avaient prévu en développant leur méthode de prélèvement, les concentrations en milieu rural suivent par ailleurs la saisonnalité des activités agricoles, avec notamment des pics en automne et en mai-juin sur les grandes cultures.

En revanche, en comparant les données de la campagne avec celles des associations de surveillance de qualité de l’air, l’Ineris indique qu’il « ne semble pas y avoir un impact de la variabilité interannuelle (conditions météorologiques, pressions parasitaires, etc.) sur les périodes de traitement » en grandes cultures. La viticulture semble également avoir un profil plutôt stable. À l’inverse, l’arboriculture présenterait une grande variabilité interannuelle, et exigerait donc des mesures différentes chaque année dans le cas où le dispositif de surveillance serait généralisé.

Les risques associés

En complément des résultats de l’Ineris, l’Anses a essayé de comprendre quels effets les concentrations et molécules identifiées peuvent avoir sur la santé des Français. L’agence a tenté deux approches : une par le risque, en comparant les concentrations relevées aux doses d’exposition recommandées, et une par le danger, en identifiant les molécules classées CMR, ou perturbateurs endocriniens.

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Sur le premier volet, « il n’est pas mis en évidence de niveaux de contamination de fond de l’air ambiant qui conduisent à observer des dépassements des repères de toxicité existants », observe l’agence dans son rapport. Le rapport entre la dose journalière d’exposition aérienne et la valeur toxicologique de référence serait « de 0,71 % pour les substances considérées individuellement et de 1,17 % pour les substances considérées en mélange », précise l’Anses. Soit des doses inférieures de 100 fois à celles considérées comme génératrice d’un risque pour la santé.

Mais de nombreuses incertitudes demeurent, comme le souligne le groupe de travail missionné pour cette analyse, notamment sur les expositions par voie respiratoire. La quasi-totalité des valeurs toxicologiques de références disponibles pour les substances détectées dans la CNEP « ont été construites à partir d’études par voie orale », souligne notamment le groupe de travail. Les analyses conduisant à des moyennes lissées sur une semaine ou deux jours pourraient également sous-estimer les concentrations en cas de pic de concentration limité dans le temps.

Du côté du danger, 13 substances ont été quantifiées dans l’air avec une cotation de danger « cancérogène chez l’Homme », « reprotoxique chez l’Homme », et/ou « perturbateur endocrinien ». Parmi celles-ci, « sept substances (diuron, étofenprox, perméthrine, deltaméthrine, métribuzine, phosmet et myclobutanil) possèdent au 1er trimestre 2020 des usages phytopharmaceutiques et/ou biocides autorisés en France », souligne l’Anses.

Vers un couplage sur les données sur l’eau et l’alimentation

Par la suite, « le premier travail va être de valoriser l’ensemble des développements métrologiques, et de faire tous les transferts de technologie », prévoit Caroline Marchand. Car, entre la création du plan d’analyse et le traitement des données, l’Ineris a pu développer de nouvelles compétences tout au long de cette campagne. Ces compétences serviront également « à alimenter les travaux de normalisation », précise l’ingénieure. Alors que des travaux sont en cours au sein de l’Afnor, les méthodes développées permettront d’aller vers une standardisation de la mesure des pesticides dans l’air.

« Dans un deuxième temps, on pourra coupler ces données avec celles sur l’eau ou l’alimentation, afin d’obtenir des résultats sur les expositions agrégées », explique Caroline Marchand. Les résultats, anticipe de son côté l’Anses, viendront également en renfort de la campagne Pestiriv, qui sera lancée en 2021, pour évaluer « l’exposition aux pesticides des riverains de cultures viticoles ».

75 molécules étudiées pendant un an sur 50 sites de prélèvement

Grande variabilité interannuelle en arboriculture, mais pas en viticulture et grandes cultures

Le cas du glyphosate

Le glyphosate n’a été étudié que sur huit sites parmi les cinquante, en raison de ses caractéristiques chimiques et des possibilités correspondantes de détection. L’AMPA et le glyphosinate ont également été inclus. « Pour la métropole, une fréquence de quantification supérieure à 50 % a été observée pour le glyphosate », souligne l’Ineris. Même si les sites de mesures étaient représentatifs des usages, cette fréquence haute doit cependant être relativisée face à la faiblesse du nombre de sites.

Les substances les plus fréquentes

Neuf substances, dont cinq herbicides et deux fongicides, sont prédominantes en métropole avec une fréquence de quantification supérieure à 20 % : chlorothalonil, chlorpyriphos-méthyl, glyphosate, lindane, prosulfocarbe, S-métolachlore, folpel, pendiméthaline, triallate.

Huit substances ont été observées en métropole à des concentrations moyennes annuelles supérieures à 0,1 ng/m3 : chlorothalonil, chlorpyriphos-méthyl, fenpropidine, folpel, pendiméthaline, prosulfocarbe, pyriméthanil, triallate.