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Débat Une agriculture en mutation(s)

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Si les acteurs politiques français s’accordent sur le fait que l’agriculture est à un tournant, chacun a sa façon de l’aborder. Tour de table des modèles agricoles proposés pour demain en Europe, à l’occasion d’un colloque international organisé mardi 14 février, par la chaire de développement durable de Science Po Paris et Proléa, la filière française des huiles et protéines végétales.

Il n’y aura pas de croissance verte en France et en Europe sans agriculture, a affirmé Pierre Jacquet, économiste en chef à l’Agence française de développement, lors du colloque sur « Quelles politiques agricoles demain en Europe ? Défis et opportunités de la croissance verte », organisé à Science Po Paris, mardi 14 février. Un postulat unanimement partagé par les protagonistes du débat, tout aussi en accord sur la nécessité d’« une logique nouvelle », pour une agriculture compétitive combinant économie et écologie. Bref, « nous sommes à un tournant », a résumé l’ancien ministre socialiste de l’Agriculture, Henri Nallet. Reste à en définir les modalités. Et c’est là que les divergences sont apparues.

Quelle harmonisation alors que « l’Europe diverge » ?

D’abord, il y a au-delà des frontières françaises, le reste de l’Europe, a rappelé Julien Steimer, directeur adjoint du cabinet du ministre de l’Agriculture. « L’agriculture ne fait pas consensus en Europe. Il existe en effet les partisans qui considèrent qu’elle doit faire l’objet d’une politique publique et les autres qui pensent qu’il ne s’agit que d’un sous-produit d’autre chose. Il existe aussi ceux qui estiment qu’une politique agricole doit uniquement viser la fourniture de produits alimentaires aux prix les plus bas ». Une façon pour le représentant du ministre de mettre d’emblée en garde sur les projections françaises : quelles qu’elles soient, elles devront in fine s’harmoniser aux perspectives des voisins européens. Et l’affaire est loin d’être gagnée, a insisté Stéphane Le Foll. « L’Europe est partie sur une compétitivité entre pays. Convergences sociales, fiscales… ça reste un enjeu. Aujourd’hui l’Europe ne converge pas, elle diverge ». Autre problème selon le conseiller de François Hollande : « En Europe, les directives s’ajoutent jusqu’à ne plus faire sens. On ne fait que corriger d’anciens modèles sans jamais en inventer de nouveaux ». La priorité, selon lui, doit passer par une harmonisation et une simplification des standards européens. En clair, « ne plus faire Etat par Etat ». Une logique parfois difficile à admettre, a rappelé Henri Nallet s’appuyant sur la question de la convergence des aides entre les pays entrants et les anciens. « La France est le pays qui reçoit les plus grandes sommes, nous avons donc le plus à perdre dans cette réflexion ». Le débat sur la répartition s’annonce « houleux » en effet, a commenté le député UMP du Bas-Rhin, Antoine Herth. « Une députée lettone – parmi les nouveaux entrants – me disait récemment : “Le ne peux rentrer chez moi avec un accord de convergence pour 2020. Ce doit être fait maintenant”. Et pour les Grecs – dans le haut du panier aujourd’hui–, comment pourrait-on leur baisser cette aide ? Les choix sont compliqués ». Plus compliqué encore : le budget européen et « l’inquiétant avenir » de l’Europe..., a suggéré Henri Nallet.

Un verdissement à ajuster

Pour l’ensemble des acteurs, le virage à prendre pour l’agriculture relève surtout du verdissement de la future Pac. Et c’est « serein » qu’Antoine Herth aborde la question, a-t-il avancé. « Quand je regarde le travail fait depuis cinq ans, je me dis qu’on est quand même assez bien armé en France ». Et de mettre notamment en exergue les travaux de recherche réalisés par l’INRA, la mobilisation des agriculteurs pour produire avec moins d’engrais, etc. « Je me dis que le diesel a démarré et que maintenant il faut progresser. Toute la question sera ensuite dans les modalités de contrôle ». Même si pour le président de la FNSEA, convié également au colloque, le niveau de verdissement de la Pac à 30 % ou encore les 7 % de surfaces écologiques ne vont pas dans le sens d’un accroissement de la production agricole. Et de réclamer une approche « plus rationnelle » avec l’environnement, sans tomber dans les excès. Une posture aux antipodes de celle prônée par Bärbel Hoehn, députée allemande du groupe Alliance 90 Les Verts (ancienne ministre de l’Agriculture et de l’Environnement du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie) : elle a réclamé non pas 30%, mais 100% pour le verdissement et sa mise en place immédiate.

La nécessaire restructuration des filières

Tous se sont entendus sur la nécessité de consolider les politiques publiques pour l’agriculture, avec une priorité donnée à la sécurité alimentaire. Mais pour ce faire, gare aux « outils trop sectoriels », a alerté Laurence Tubiana, directrice de la chaire de développement durable de Sciences Po, qui a plaidé en faveur de la réorganisation des filières. « Nous avons besoin de filières en bon état pour répartir de manière plus juste la valeur ajoutée de l’agriculture, a poursuivi Henri Nallet. Une réflexion également défendue par le commissaire européen Dacian Ciolos, sauf qu’il n’a proposé à ce jour ni règlement, ni calendrier ».
Au final, on aboutit à des pistes de modèles agricoles, selon les observateurs, plus qu’à de réels modèles. C’est logique, selon Pierre Jacquet : « La croissance verte, c’est la recherche permanente de compromis. Il n’existe pas de vérité scientifique dans le domaine, ni de solutions ultimes, mais un apport à faire évoluer au cas par cas ». Car la croissance verte n’est pas une idéologie, selon l’économiste, mais bien un besoin.

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