Agra Industrie : Quel est, selon vous, le moteur de la fusion d’Arla Foods et Campina ? Dans quelle mesure la réforme de la Pac a-t-elle influé sur la décision des deux coopératives ?
Philippe Jachnik : L’opération s’inscrit dans la continuité de la stratégie que les coopératives du Nord de l’Europe mettent en oeuvre de longue date, guidées par leur vision de l’avenir. Il y a une quinzaine d’années, Campina et Arla avaient pris, toutes deux, le parti de développer, en plus de leurs produits industriels de base (dits commodities), une offre de produits de grande consommation. Ce qui permet à la première de réaliser aujourd’hui un tiers de son chiffre d’affaires en Allemagne et à la seconde d’en faire autant au Royaume-Uni. Reste que jusqu’à présent, lorsque les industriels laitiers manquaient de débouchés rémunérateurs pour leurs fabrications, ils pouvaient transformer leur lait en produits d’intervention, quitte à se trouver en compétition avec des opérateurs payant leur matière première moins chère dans d’autres régions du monde. Ce transfert était rendu possible par la politique laitière européenne qui épargnait largement aux transformateurs le casse-tête de la péréquation entre les différentes valorisations du lait matière première. Or, les règles du jeu sont en passe d’être modifiées. L’économie laitière s’y adaptera, mais elle a besoin de temps et doit se doter d’une vision stratégique claire.
A.I. : Les coopératives du Nord de l’Europe n’ont-elles pas pris une réelle longueur d’avance ? Susciteront-elles des vocations en France où la nécessité d’une concentration semble acquise dans les esprits mais pas sur le terrain ?
Philippe Jachnik : Les coopératives nord-européennes ont assurément cette vision stratégique, ainsi qu’une certaine culture de la fusion. N’oublions pas que dans les années 1970, alors que le Royaume-Uni s’apprêtait à faire son entrée dans la Communauté européenne, le Danemark, confronté au risque de perdre son principal client, lui a emboîté le pas. Dans le même mouvement, les petites coopératives laitières danoises ont fait front en s’alliant dans MD Foods, dans la perspective de la concurrence européenne à venir. Quelle que soit leur activité, les groupes agroalimentaires sont appelés à se concentrer pour faire face à des distributeurs et opérateurs du foodservice de plus en plus puissants, investir dans la recherche et faire vivre leurs marques. Le secteur laitier n’échappe pas à ces exigences mais il est confronté, de surcroît, au problème de la péréquation de la valorisation du lait.
Dès le milieu des années quatre-vingt, la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières françaises) avait mené de nombreuses études qui concluaient à la nécessité de rapprochements « gagnants-gagnants ». La profession a vu s’ébaucher des accords stratégiques, qui ne se sont au final pas tous concrétisés. Cela étant, toute opération doit avoir une logique. Rechercher une certaine taille pour la taille ne présente aucun intérêt. Le mariage d’Arla Foods et Campina unit des groupes très complémentaires par leurs savoir-faire et leurs positions sur les marchés. Et comme ils sont en bonne santé, il sera bénéfique pour les deux parties.
A.I. : Leurs dirigeants tablent sur une baisse de 20 % du prix du lait d’ici 2008. Sur quels éléments fondent-ils leur certitude ?
Philippe Jachnik : Nous n’entendons pas un tel discours en France ! Les dirigeants d’Arla Foods et Campina font valoir que la baisse du niveau des soutiens tirera vers le bas l’ensemble des valorisations. C’est pourquoi, du reste, ils s’organisent.
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Avant l’annonce de la fusion, le directeur général d’Arla Foods s’était expliqué sur la manière dont il envisageait l’organisation de la production de son groupe. Estimant que la Suède pourrait ne plus produire dans l’avenir tout son quota pour cause de découplage, il entend instruire un dossier auprès de Bruxelles afin de pouvoir faire produire le différentiel au Danemark. Nous sommes là sur une autre planète.
A.I. : Campina Arla traitera 13 % du lait européen. L’hypothèse d’un veto des autorités de la concurrence doit-elle être envisagée ?
Philippe Jachnik : Cette concentration sera jugée à l’aune de Bruxelles. Or, nombre de secteurs affichent des taux de concentration bien supérieurs. Je pense qu’un seuil allant jusqu’à 20 à 25 % du marché laitier européen pourrait être jugé acceptable. En outre, Arla et Campina auront beau jeu d’arguer du démantèlement de la politique européenne et de la nécessité de donner aux entreprises et aux producteurs les moyens de s’organiser. Et n’oublions pas que leur portefeuille produits est particulièrement large !
A.I. : Les deux groupes ont déjà posé les prémices de leur future organisation. Alors qu’il est beaucoup question de la gouvernance des coopératives, l’opération sera-t-elle exemplaire aussi de ce point de vue ?
Philippe Jachnik : La fusion est réalisée sous le signe du pragmatisme. Un exemple : les coopératives du Nord de l’Europe échangent leurs prix du lait à la production et veillent à ne pas trop s’écarter de la moyenne de ceux-ci. Le même pragmatisme vaut à tous les échelons de l’organisation. L’implantation du siège de la future entreprise à Copenhague, alors que le directeur général sera néerlandais, est bien vue, de même que la répartition des rôles entre les deux présidents. Culturellement, Arla Foods et Campina sont bien préparées à l’opération et la gouvernance du nouvel ensemble ne devrait pas poser davantage problème que la fusion réalisée en son temps dans le cadre d’Arla Foods, entre les Suédois et les Danois.