Abonné

Grandes cultures Une moisson décevante à tous les niveaux

- - 12 min

Rares sont les années aussi mauvaises pour les producteurs de grains. La récolte suscite de grosses déceptions en volume, qualité, prix. Pas une culture n’est là pour rattraper l’autre. L’orge d’hiver affiche des rendements en forte baisse et répond peu aux normes brassicoles. Après une moisson record, le blé tendre prend le chemin inverse et la perspective d’un bon taux de protéines n’offre qu’une maigre consolation. A cela s’ajoutent des prix en berne, que les bonnes récoltes un peu partout dans le monde empêchent de décoller. Les trésoreries des exploitations sont mises à rude épreuve.

« Dans toutes les productions, il n’y a pas de rendement, pas de prix, pas de qualité », avance François Berson, directeur de la collecte chez Soufflet, dont la zone d’activité forme un large croissant de Rouen à Metz. « Cela promet de gros soucis pour les agriculteurs, certains vivant une mauvaise année pour la troisième fois de suite. La Bourgogne souffre très fort », précise-t-il. Une exception d’après lui, le long de la côte Atlantique engrange une moisson « globalement correcte ». L’orge d’hiver voit ses rendements chuter de 30 % par rapport à la bonne récolte de l’an passé, soit une fourchette de 50 à 60 q/ha pour Soufflet. « Le problème majeur vient du calibrage, entre 50 et 60 % », déclare François Berson, avec un PS (poids spécifique) « très faible » de 55 à 60 kg/hl et un taux de protéines « plutôt élevé » à 11,5-12 %. « On aura juste assez pour fournir la malterie. » Plusieurs raisons sont avancées : excès de pluie, manque de soleil et fortes gelées au printemps.

Un potentiel gâché

La coopérative Dijon Céréales a dressé le 21 juillet un bilan « catastrophique » de la moisson, qui aggrave la situation économique d’exploitations déjà fragilisées. « Les pertes de rendement en orges d’hiver et escourgeons seront de l’ordre de 20 % et ce, dans tous les secteurs, d’après un communiqué. On parviendra péniblement à 50-55 q/ha de moyenne. » Autre point noir, le calibrage de 60 % (le calibrage mesure la capacité à être utilisé en orge de brasserie).

« Voir l’ensemble des cultures dérailler comme ça, c’est du jamais vu », affirme Matthieu Berlin, responsable céréales de SeineYonne. L’orge d’hiver avait pourtant bonne mine jusqu’à fin mai, d’après lui. Au final, elle affiche 55 à 57 q/ha (-30 à -35 % d’une année sur l’autre), un calibrage entre 50 et 55 % (-30 points), un PS de 57 kg/hl (-10 points). « Contrairement à d’habitude, peu de différences sont à noter d’une région à l’autre : la météo a joué, pas le type de sol », indique-t-il.

L’hétérogénéité est en revanche bien présente dans d’autres régions. En Normandie, Cap Seine enregistre 70 à 80 q/ha en orge d’hiver à mi-parcours de la collecte, un niveau inférieur à la moyenne historique. Oubliés les bons scores habituels, 2016 ressort comme « une moisson très hétérogène », souligne le responsable de la collecte Franck Roger. « Les parcelles touchées par la jaunisse décrochent de 30 à 40 q/ha », dit-il. Mêmes différences en termes qualitatifs : « Des lots ne valent pas la peine d’être calibrés ».

Du jamais vu depuis trente ans

« Ça fait trente ans qu’on n’a pas vu une telle Bérézina », raconte Maurice Caillaud, directeur de la collecte au sein de la coopérative nordiste Advitam. L’orge d’hiver tombe entre 55 et 59 kg/hl de PS après un fort cumul de pluie : « Arras, qui reçoit 700 mm/an, a eu 600 mm en six mois, dont les deux tiers en mai et juin. » A 60 à 65 q/ha (contre un remarquable 98 q/ha l’an dernier), les rendements sont à l’avenant. Dans la Vienne, La Tricherie envisageait 65 q/ha d’orge d’hiver (contre 61 l’an dernier) jusqu’à la veille des premières coupes. C’est finalement 52-53 q/ha. « On attendait la moisson du siècle, l’inverse est arrivé », se désole le codirecteur Baptiste Breton. Vivescia, étendu au Nord-Est sur un large territoire, observe un décrochage des rendements en orge d’hiver identique pour tous, d’environ -30 % comparé à la moyenne, ce qui donne 60 q/ha. Idem pour la qualité, à 60 en calibrage et PS.

Encore plus à l’est, la coopérative lorraine EMC2 affiche sa déception en termes de volume, de calibrage des orges d’hiver. S’ajoutent un taux d’impuretés « très élevé », d’après le responsable céréales David Meder : « Des grains sont mal formés, pas remplis », ce qui donne « beaucoup d’enveloppes vides ». Avec aussi un grand nombre de grains fusariés, qui en fin de compte se retrouvent peu dans les bennes grâce à « des moissonneuses-batteuses assez performantes ».

Catastrophe annoncée en blé tendre

« On sent la catastrophe arriver en blé tendre », prévient François Berson (Soufflet), annonçant 30 à 60 q/ha. Une forte hétérogénéité se dessine côté rendement, aussi d’un point de vue qualitatif. Le PS ressort très bas avec une moyenne envisagée de 70-71 kg/hl, mais le négociant s’attendait à pire. Seul vrai point positif, le taux de protéines supérieur à 11,5 %. Les premières livraisons de blé tendre chez Dijon Céréales laisse augurer une situation « tout aussi préoccupante » qu’en orge d’hiver « voire pire » : le rendement tournerait autour de 50 q/ha, soit -30 % d’une année sur l’autre. Pour le débouché meunerie, la qualité sera bonne « dans les situations où les normes de PS seront atteintes », assure la coopérative.

Toutes les productions sont touchées

« Le blé tendre a souffert de l’excès d’eau : en terres lourdes, les rendements sont pénalisés », analyse pour Ocealia le responsable des flux de céréales Jean-Michel Delavergne (ex-Charentes Alliance), à mi-parcours de la collecte. Les 64 q/ha attendus montrent une baisse par rapport à l’an dernier. « La récolte est hétérogène, avec de très belles choses et de très mauvaises, selon les itinéraires techniques, les conditions agronomiques », poursuit-il, néanmoins agréablement surpris par « une qualité correcte voire bonne », le PS atteignant 77-78 kg/hl, le taux de protéines plus de 11,5 %.

Grosses déceptions en blé dur

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

En blé dur aussi, Ocealia note une qualité disparate, notamment en taux de protéines. « On a encouragé les producteurs à couper le blé dur avant le blé tendre pour sauvegarder la qualité », qui s’avère « très moyenne » entre des grains mitadinés, fusariés « pas faciles à trier », signale Jean-Michel Delavergne. Le rendement inférieur à 50 q/ha déçoit, comparé aux 64 prévus. La coopérative avance une explication : « De nouveaux agriculteurs sont arrivés dans la production, ils ont subi une météo difficile ».

La météo du printemps a ruiné le potentiel de récolte

Terrena observe une même hétérogénéité de la récolte de blé tendre, à 15-20 % de la collecte. Au sud de sa zone de production, la culture a beaucoup souffert de la pluie : un PS de 76 kg/hl, 72 en début de moisson, est signalé dans la Vienne. Au nord, il atteint des valeurs normales voire au-dessus en Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Deux-Sèvres.

Le pois tombe au plus bas

C’est le pois qui semble le plus décevoir. Plusieurs organismes stockeurs relatent des parcelles non récoltées, comme chez Vivescia. « Le pois d’hiver a subi de très fortes attaques en fin de cycle, de botrytis, parfois aussi des bactérioses », raconte le directeur des activités agricoles Jean-Olivier Lhuissier, qui situe les rendements entre 1-10 q/ha ou 3-30 q/ha selon les zones de pression maladies, pour une moyenne générale de 15 q/ha. Soufflet parle d’une fourchette de 0 à 10 q/ha, avec « beaucoup de pois d’hiver à 0 q/ha » suite à des excès d’eau, des bactérioses. Le pois de printemps semble moins pénalisé.

Le colza moins affecté

« Le colza nous sauve les meubles », lance Philippe Vincent chez Agrial. 30 à 35 q/ha sont obtenus entre Sarthe et Indre-et-Loire au sud de sa zone. « Le potentiel était très élevé mais au final, il y a eu peu de remplissage », tempère le directeur céréales. Un peu plus au sud, Terrena parle d’une « agréable surprise », les rendements entre 35 et 40 q/ha ayant peu décroché par rapport à la moyenne pluriannuelle. Même impression à la Cavac, qui « s’attendait à une gamelle ». La coopérative vendéenne enregistre 34-35 q/ha. Ocealia met en avant une fin de cycle plutôt favorable, qui donne un rendement peu éloigné des prévisions à 32 q/ha. Davantage déçue, la coopérative SeineYonne voit à l’inverse un mauvais scénario de bout en bout, entre les attaques d’insectes à l’automne et les intempéries par la suite. Le rendement de 27 q/ha est en baisse de 20 % sur un an. Vivescia, qui affiche -20 % par rapport à la moyenne pluriannuelle, identifie de gros écarts autour de 30 q/ha : la fourchette va de 20 à 45. Le PMG (poids de mille grains) lui semble un peu faible. « On s’attendait à moins en rendement, qui se situe entre 25 et 35 q/ha (-10 à -15 % sur un an) », déclare François Berson (Soufflet). Sur le plan qualitatif, le directeur de la collecte note de petits grains, un faible taux d’huile.

Un gros travail d’allotement

« Il y a du boulot pour améliorer le calibrage des orges d’hiver », reconnaît Hugues Desmet, responsable de la collecte chez Valfrance. La coopérative à l’est du bassin parisien mène un gros travail d’allotement (répartir en lots en fonction de la qualité) pour approvisionner l’industrie brassicole. Ses orges d’hiver ont un faible calibrage de 60 %. « Le taux de protéines s’est amélioré au fil de la collecte pour atteindre quasiment les normes avec une moyenne de 11,6 %, poursuit-il. Mais reste à corriger les excès : cela va de 9 à 13 %. » Concernant le blé tendre, Dijon Céréales dit effectuer un travail de silo important (nettoyage, tri voire calibrage) pour « valoriser au mieux les productions et se mettre en conformité avec les attentes de la filière meunerie ».

Des trésoreries d’exploitation au plus mal

« Cette moisson 2016 met encore un peu plus à mal la situation économique des exploitations des zones à potentiel moyen de la région Bourgogne Franche-Comté, déjà largement pénalisées par les derniers exercices », souligne Dijon Céréales dans un communiqué le 21 juillet. En plus des pertes de rendement, d’une qualité parfois déficiente, la coopérative pointe la faiblesse des prix des céréales, sur fond d’abondance de l’offre mondiale. « Les difficultés de trésorerie, observées jusque-là chez nos éleveurs, vont s’étendre à toute la profession », considère Jean-Olivier Lhuissier (Vivescia). Du côté de la coopérative SeineYonne, on espère un plan d’aide national. « Les trésoreries vont être tendues, s’inquiète le responsable céréales Matthieu Berlin. Elles peuvent juste couvrir les charges opérationnelles, manque 300 à 400 euros/ha. » Dans la Vienne, La Tricherie estime que 25 % des producteurs vont disparaître dans les zones les plus sinistrées : « Pour 50 à 60 adhérents, il faudra partager l’analyse avec les banques », annonce le codirecteur Baptiste Breton.

La CR réclame un plan d’allégement des charges

La CR et sa branche l’Organisation des producteurs de grains (OPG) ont souligné le 21 juillet l’« extrême gravité de la situation économique » des exploitations de grandes cultures face à de mauvaises récoltes, réclamant un plan d’allégement des charges. « C’est une grave crise qui se profile pour les grandes cultures », affirme un communiqué. « Les rendements sont très bas, les qualités sont menacées de déclassement et les prix des marchés sont bien en deçà des coûts de revient. » « De nombreux agriculteurs se demandent comment ils vont boucler leur trésorerie pour envisager les prochains semis. » L’organisation syndicale estime qu’après « deux exercices comptables très défavorables » pour les producteurs de grains « l’année 2016-17 s’annonce comme la pire ». Différentes mesures sont réclamées : année blanche pour les remboursements d’emprunt, année de suppression de la taxe foncière sur le non bâti, prêts de trésorerie à 0 %, suppression des taxes et CVO (Cotisations volontaires obligatoires).