Ancien chef du service économique de l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture), Lucien Bourgeois a souvent travaillé, dans les dernières années, avec Edgard Pisani. Il livre, pour Agra Presse, son analyse et son témoignage, ainsi que des phrases clés de l’ancien ministre de l’agriculture.
Edgard Pisani restera dans nos mémoires un grand ministre de l’Agriculture. Il est encore souvent cité comme référence et pourtant il a quitté ce ministère depuis plus de 50 ans. Comment expliquer une telle longévité ? Une personnalité exceptionnelle mais aussi des circonstances particulières.
Une personnalité étonnante en effet, Edgard Pisani, d’une famille italienne passée par Malte ayant acquis la nationalité britannique et vivant à Tunis, vient à Paris à 18 ans en 1936 pour faire ses études supérieures. Il se trouve à la Préfecture de police au moment de la Libération de Paris et après avoir été otage « administratif » au Mont Dore. Sous-préfet à 26 ans en Haute-Marne puis préfet à 29 et sénateur à 36 ans toujours en Haute-Marne, le département où se trouve le très célèbre Colombey-les-deux-Eglises. C’est un sénateur d’opposition qui parle clairement et ose affonter les problèmes.
Il y a une fracture latente avec les agriculteurs depuis l’arrivée du général De Gaulle opposé à l’indexation des prix agricoles sur l’inflation. Michel Debré fait voter une première loi d’orientation en 1960. Il espère se rapprocher des thèses des jeunes agriculteurs menés par Michel Debatisse en créant les Safer. Mais cela ne suffit pas et même les jeunes s’insurgent sous la conduite du Breton Alexis Gourvennec.
C’est le moment aussi où l’URSS décide le 13 août de construire un mur à Berlin. Quelques jours plus tard, le général de Gaulle nomme un sénateur d’opposition pour relever le défi de faire de l’agriculture un atout pour la France. Une loi dite complémentaire est votée en janvier 1962. La politique des structures se met en place avec l’aide au départ pour les plus âgés et les aides à la modernisation pour les plus jeunes. On retiendra aussi la cogestion de la politique agricole avec les organisations agricoles et le transfert du développement agricole sous la responsabilité de la profession.
Ramener la paix en Nouvelle Calédonie
Mais Edgard Pisani n’a pas été que ministre de l’Agriculture, il a été ministre de l’Equipement et commissaire européen. Il a aussi été envoyé en Nouvelle Calédonie pour ramener la paix. On peut y ajouter de nombreuses présidences dont celle de l’institut du monde Arabe. Passionné par tous les sujets de société, il en a laissé la trace dans une vingtaine d’ouvrages. Quelques phrases d’un de ses livres qui avait pour sous-titre « L’utopie comme méthode », méritent le détour.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
« Les Français s’ennuient d’une France sans ambitions créatrices ». « A force de discours... rédigés par des experts qui, pour faire sérieux, ne traitent que des techniques » nos sociétés sont « menacées par le totalitarisme ».
« Il nous faut rêver et savoir détruire nos rêves jusqu’à ce que, survivant, modelé par l’analyse et le débat, l’un d’entre eux nous dise le chemin ». Pour faire quelque chose, les hommes ont besoin « d’une hypothèse audacieuse, une vision ambitieuse, un mythe porteur, une projet global ». Pour cela il ne faut pas se contenter de poursuivre les tendances, il faut faire de la “prospective”.
Il avait rêvé devenir ministre de l’Éducation et avait entrepris à la fin de sa vie une enquête à ce sujet. Mais la chose agricole le tenaillait et il est revenu travailler sur la politique agricole dans de nombreuses instances. Orateur hors pair, il racontait qu’il en avait souvent discuté avec Charles de Gaulle. Ils avaient tous deux des difficultés visuelles. Plutôt que de lire avec peine un texte écrit, la solution lui semblait très simple, apprendre par cœur et pouvoir ainsi regarder son public. Quand une question était posée par un des participants, il laissait toujours un silence avant de répondre. Par respect, disait-il. Les personnes comprennent bien que l’orateur doit réfléchir avant de répondre pour ne pas donner « une réponse toute faite ». Il captait l’attention de sa voix grave au service d’une réflexion profonde. Il avait l’art de remettre les éléments en perspective. Il rappelait sans cesse que la sécurité alimentaire n’est pas qu’une affaire de marché, c’est un enjeu de souveraineté et surtout un gage de cohésion sociale. Il rappelait aussi que l’arme alimentaire est une aberration car cela se retourne contre celui qui voudrait l’utiliser.
En clair, une riche personnalité qui a marqué son époque. De quoi souhaiter l’émergence de quelques clones adaptés aux périodes en cours.
Les citations sont extraites du livre d’Edgard Pisani, « Une certaine idée du monde - L’utopie comme méthode »
Coll. L’histoire immédiate Le Seuil 2001, 235 pages