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Une start-up veut cultiver du blé sous des hangars

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La start-up allemande Infarm veut étendre au blé son modèle de culture indoor de légumes feuilles et d’aromates. L’annonce intervient dans un contexte tendu pour ce secteur émergent.

Jusqu’ici spécialiste de la production indoor de légumes feuilles et d’aromates, la start-up allemande Infarm a annoncé le 10 novembre qu’elle sera « la première entreprise à relever le défi de la culture de blé dans des installations indoor ». Elle met en avant que ce mode de culture, étagé, hors-sol et sous lumière artificielle, ne serait pas directement affecté par le changement climatique et qu’il consommerait moins d’espace que la culture en plein champ. En effet, la start-up annonce avoir conduit de premiers essais lui permettant d’atteindre un rendement équivalent à 1 117 quintaux par hectare (q/ha) et par an, soit 30 fois plus que le rendement mondial moyen du blé. Et elle s’attend à un gain de 50 % dans les « prochaines années ».

Toutefois, Infarm est encore loin de la commercialisation. « L’industrialisation de ce projet et la commercialisation de blé cultivé indoor reste un immense défi scientifique et technique », prévient Erez Galonska, p.-d.g. et cofondateur d’Infarm, cité dans le communiqué.

Cette idée un peu folle avait aussi germé dans le cerveau de chercheurs. Dans une étude parue en 2020 dans la revue Pnas, des Américains avaient modélisé les performances d’un tel système. Avec dix planches de culture superposées et plusieurs récoltes par an (jusqu’à cinq), ils estimaient le potentiel de rendement de la culture de blé indoor entre 7 000 et 19 000 quintaux par hectare (q/ha) et par an. Des chiffres sans commune mesure avec les rendements agricoles de plein champ. Ce serait en effet 220 à 600 fois plus que le rendement moyen mondial, mais aussi entre 40 et 110 fois le record du monde de rendement détenu par des Néo-zélandais (170 q/ha sur une parcelle de 8 hectares). L’Irlande détient quant à elle le record du meilleur rendement national, avec environ 90 q/ha.

Pas viable sans soutien public

Tout comme les entrepreneurs d’Infarm, les chercheurs estimaient que ce mode de culture présentait des avantages évidents. Il « consommerait moins de terre arable, serait indépendant du climat, réutiliserait davantage d’eau, se protégerait des maladies et ravageurs, et n’aurait pas de pertes de nutriments dans l’environnement ». Le calcul est simple, si l’ensemble de la production mondiale de blé (220 millions d’hectares) était produite indoor avec les résultats d’Infarm, il serait réduit à 7 millions d’hectares de hangar, soit à peine plus que la surface de blé cultivé en France (5 Mha). Et si le rendement atteignait 19 0000 q/ha, la surface mondiale reviendrait à 350 000 hectares, soit un peu moins que la surface agricole de l’Ille-et-Vilaine. Dans le monde, les villes occupent environ 65 millions d’hectares (étude en anglais).

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Mais les chercheurs mettent également en avant les limites de ce système, tout aussi évidents que ses avantages : « Compte tenu du coût énergétique élevé de l’éclairage artificiel et des capitaux requis, il est peu probable qu’il soit économiquement viable aux prix de marché actuels », estimaient-ils, même avec des prix du blé attendus très élevés à horizon 2050 et un bonus lié à la production sans pesticide. Les chercheurs y voient quand même un intérêt, celui d’améliorer la souveraineté alimentaire de certains pays du Moyen-Orient, et plus généralement pour de la production en milieu désertique, appuyée sur une production photovoltaïque.

Premiers revers dans l’indoor

L'annonce d'Infarm intervient après plusieurs années d’investissement record dans l’agriculture indoor, mais aussi de premiers revers, dans un contexte de resserrement du crédit, d’augmentation des coûts énergétiques et de baisse du pouvoir d’achat. Aux États-Unis, la start-up Fifth Season a mis la clé sous la porte cet automne malgré 35 millions de dollars levés ces dernières années, tout comme le néerlandais Glowfarms, rapportent les analystes d’AgFunder, qui prédisent d’autres chutes à venir. Ces deux échecs avaient été précédés par celui du français Agricool, placé en redressement judiciaire au printemps.

Basée à Berlin, la start-up Infarm est un leader de l’agriculture indoor en Europe. En 2020, elle avait levé 170 millions d’euros pour ses installations de potagers intérieurs éclairés par des LED dans des supermarchés. Cette injection de capitaux devait permettre de décupler la superficie en cinq ans, à 45 hectares fin 2025. Fondée en 2013, Infarm est implantée dans 30 grandes villes de dix pays dans le monde. Elle a noué des partenariats avec Albert Heij au Pays-Bas, Aldi en Allemagne, Coop au Danemark, Empire Company au Canada, Kinokuniya au Japon, Kroger aux États-Unis, Mars et Spencer et Selfridges au Royaume-Uni. En France, elle est surtout connue pour son potager vertical en hydroponie (plantes cultivées dans l’eau avec des nutriments) installé dans les entrepôts à Nanterre de Metro, le distributeur grossiste de la restauration.

Un rendement équivalent à 1 117 quintaux par hectare (q/ha) et par an

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