Alors que la justice vient de mettre le Gaucho « hors de cause » dans la mortalité des abeilles, Julien Vallon, coordinateur Santé de l’abeille et bio agresseurs à l’Itsap (institut de l’abeille), fait un état des lieux des moyens de lutte contre une cause avérée de mortalité des abeilles depuis 1982 en France : le Varroa. Selon lui, un des objectifs est « d’élever des colonies moins sensibles au Varroa. Aujourd’hui, plusieurs populations d’Apis mellifera résistantes ont été identifiées dans le monde ».
Peut-on hiérarchiser les causes de mortalité des abeilles ?
Non, pas en se basant sur des observations de terrain. Nous n’avons pas de recensement sur les prévalences des maladies et plus largement sur les troubles des abeilles et leurs causes. On connaît les facteurs de stress et on sait identifier les plus importants, mais nous ne disposons pas de données chiffrées car les réseaux de signalement sont encore très segmentés.
Pourquoi ?
Les recensements se font à partir des déclarations des apiculteurs et concernent des cas bien spécifiques : mortalités massives et aiguës, dépopulations, maladies réglementées. D’une part, ces cas ne recouvrent pas tous les dysfonctionnements qui peuvent affecter les colonies, d’autre part les apiculteurs ne sont pas toujours volontaires pour déclarer. Et très souvent, si on n’intervient pas dans les deux jours suivant la mort des abeilles, les éléments permettant de déterminer la cause de la mortalité des abeilles disparaissent. Les apiculteurs ne vont pas tous les jours aux ruches. Un travail est en cours avec l’ensemble des acteurs du sanitaire pour élargir la prise en compte des affections des colonies. Ce qui permettra d’avoir une vision plus complète de la situation.
Quelle est la place des vétérinaires dans la filière apicole ?
Les apiculteurs font peu appel aux vétérinaires. En France, la formation des vétérinaires aux maladies et affections des abeilles mellifères est encore récente. Elle est dispensée à l’Oniris, l’école vétérinaire de Nantes. La formation existe depuis une dizaine d’années. C’est encore récent, mais les vétérinaires prennent leur place dans le paysage apicole.
Où en est-on sur la lutte contre le Varroa ?
Il y a deux axes de travail : le traitement pour réduire la pression parasitaire et la sélection génétique des colonies résistantes à Varroa. Sur les médicaments, jusqu’à récemment, il y avait peu de médicaments disponibles et du coup pas mal de pratiques non réglementaires. Les apiculteurs fabriquaient eux-mêmes les médicaments qu’ils ne trouvaient pas sur le marché. Pour les laboratoires vétérinaires, l’apiculture, ce n’est pas un gros marché. Aujourd’hui, les démarches d’homologation se font pour plusieurs pays en commun voire au niveau de l’Union européenne, ce qui facilite la mise à disposition de solutions médicamenteuses.
Et en France ?
En France, on dispose de certaines substances actives comme l’amitraze avec le médicament Apivar, alors que ce n’est pas le cas dans d’autres pays où l’apiculture est une activité importante. Pourtant ce médicament est encore celui qui donne les résultats les moins variables en termes d’efficacité. Inversement, nous avons dû attendre la mise sur le marché de médicaments autorisés dans d’autres pays et pour lesquels les apiculteurs entendaient parler.
Comment les apiculteurs accueillent-ils ces nouveaux médicaments ?
Certains apiculteurs utilisaient déjà ces substances, la mise sur le marché représente une régularisation des traitements employés, mais elle est parfois vue comme une obligation d’acheter des médicaments plus chers que ce qu’ils utilisaient déjà. Si le traitement anti varroa reste indispensable pour protéger les colonies, il n’est pas toujours suffisant : Varroa est arrivé en France en 1982, mais 35 ans après, il n’y a toujours pas de solutions durables, et ce n’est pas spécifique à la France.
Comment évolue le parasite ?
On a encore du mal à maîtriser le Varroa. On régule la pression parasitaire avec les médicaments ou les pratiques apicoles (comme le piégeage des varroas dans le couvain de mâles au printemps), mais il ne faut jamais baisser la garde et rester vigilant. Une fois que la colonie est trop parasitée et exprime des symptômes, elle est quasiment perdue, tout du moins pour la production.
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Les recherches évoluent-elles aussi ?
Oui, sur la recherche de nouvelles solutions, mais aussi pour optimiser l’emploi des médicaments disponibles. Jusque-là, on traitait en fin de saison pour protéger la colonie avant l’hiver (au maximum du développement de la population de varroas), mais aussi pour éviter les risques de résidus dans le miel en cours de production. Aujourd’hui, on teste des interventions en début et en milieu de saison pour rattraper des infestations non contrôlées, ou encore comment optimiser l’emploi de l’acide oxalique en créant artificiellement un arrêt de ponte, indispensable pour sa bonne efficacité contre varroa qui trouve dans le couvain operculé un refuge. Ces pratiques ne sont pas sans risque pour le bon développement des colonies ou la qualité du miel, il faut donc les expérimenter.
L’autre axe de travail porte sur la sélection génétique des abeilles résistantes. Où en est-on ?
La recherche y travaille quasiment depuis que Varroa est un problème en apiculture. Ce n’est pas nouveau. L’objectif à long terme est d’élever des colonies moins sensibles au Varroa. Aujourd’hui, plusieurs populations d’Apis mellifera résistantes ont été identifiées dans le monde.
Où sont-elles élevées ?
En Louisiane, en Suède, en France aussi.
Quelle est l’étape suivante de cette sélection génétique ?
Aujourd’hui, il y a une remise en question de l’utilité de la sélection uniquement sur la résistance à varroa. Si on sélectionne pour des caractères de résistance, il se peut qu’on occulte des caractères liés à la production. Les apiculteurs élèveront alors des abeilles résistantes au Varroa, mais peu performantes en termes de production de miel.
Comment relever ce nouveau défi ?
On cherche des marqueurs de résistance pour que les apiculteurs puissent identifier eux-mêmes leurs abeilles résistantes, les multiplier et les élever tout en prenant en compte les autres caractères qui les intéressent comme la production.
Ce serait la fin des traitements contre Varroa ?
Non, on ne va pas éradiquer le parasite. On va réduire la sensibilité des populations et aider à maîtriser la maladie, par là même réduire leur sensibilité à d’autres stress. Il est sans doute illusoire d’imaginer que l’on pourra se passer un jour des médicaments, mais cela permettra d’améliorer le contrôle du parasite. Ensuite, nous devons progresser sur la compréhension et le suivi des infestations. Nous avons un projet d’observatoire pour recenser les niveaux d’infestation grâce à des indicateurs de pression parasitaire et pouvoir informer les apiculteurs sur les situations à risque, mais aussi les sensibiliser à la surveillance de leurs colonies.
« Une fois que la colonie est trop parasitée et exprime des symptômes, elle est quasiment perdue, tout du moins pour la production. »