Les ténors de la filière viticole française ont demandé à plusieurs reprises ces dernières semaines au gouvernement la possibilité pour les viticulteurs d’opérer des conversions graduelles de l’exploitation viticole au bio. La mixité bio/conventionnel sur une même exploitation existe mais à condition par exemple de séparer juridiquement l’exploitation en deux sociétés. Une formule que ces professionnels estiment trop rigide, mais que défend notamment la Fnab ou les vignerons indépendants, qui mettent en avant des risques de fraudes ou de contaminations.
« Si l’on veut emmener vers le bio un grand nombre d’acteurs de la filière viticole (viticulteurs et les négociants), il faut qu’ils puissent apprendre en marchant : mener leur conversion progressivement : d’abord 10 % de leur entreprise, puis 20 %, 30 % », estime Jean-Marie Barillère, président du Comité national des interprofessions viticoles (Cniv). Lui et les autres dirigeants de la filière ont évoqué ce sujet avec Didier Guillaume début février lors d’une rencontre habituelle entre la filière et le ministre de l’Agriculture, puis avec le président de la République lors de son passage sur le pavillon des vins le 23 février à la fin de son parcours d’inauguration du Salon.
Progresser parcelle par parcelle, répertoriées et cadastrées
Pour organiser une progressivité du passage au bio, un texte européen régit la mixité bio/conventionnel sur une même exploitation, mais « le texte français est mal rédigé », selon Bernard Farges, président de la Confédération des AOC viticoles (Cnaoc). Pour l’instant, les vignerons qui ne veulent pas opérer une conversion totale de leur exploitation parviennent à passer à la viticulture et à la vinification bio en effectuant une séparation juridique de leur exploitation : une partie bio et une partie conventionnelle. Une autre séparation est tolérée : la distinction entre couleurs (les vins rouges en bio et les blancs en conventionnel ou le contraire). « Ce dispositif est plutôt un frein », d’après le président de la Cnaoc. Ce dernier suggère un système qui permette au viticulteur de commencer à se mettre au bio en sélectionnant d’abord des îlots culturaux propices à la culture biologique, qui ne nécessitent peu de traitements chimiques, tels des collines bien ventilées, répertoriées et cadastrées. « C’est plus pertinent que la seule distinction entre rouges et blancs. » « Si l’on pouvait passer ainsi, parcelle par parcelle, de 10 % à 20 % puis à 30 %, ce serait plus facile à assumer », estime Bernard Farges. Les contrôles seraient inchangés : contrôles des procédés et contrôles des résidus. Avec une telle mixité, « on sortirait de la guéguerre entre agriculteurs bio et conventionnels ».
Un "risque accru de fraudes et de contaminations"
La Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) a un avis « plutôt négatif » sur cette demande de mixité progressive. « Elle risque de favoriser les fraudes et les contaminations croisées. » S’agissant des fraudes, lors de la vendange, le passage de bacs de raisins d’une parcelle non bio dans le circuit bio serait plus difficile à contrôler. S’agissant des contaminations croisées, tant à la vigne qu’au chais, les occasions sont nombreuses, entre les embruns de pulvérisation de pesticides qui se répandent sur des vignes bio, les passages involontaires de jus d’une cuve de vin non bio dans une cuve de vin bio. « Pour nous la mixité doit être réduite à son minimum », résume-t-on à la Fnab. La séparation juridique existe « parce qu’on ne peut empêcher quelqu’un de créer une société, mais on sait que c’est utilisé pour contourner le règlement. Nous appelons les vignerons à tout faire pour diminuer les points de contact entre le bio et le non bio ». À propos de la progressivité nécessaire pour assurer un développement du nombre d’exploitants en bio, la viticulture bénéficie déjà d’un temps de conversion plus long que les autres productions : cinq ans au lieu de trois, rappelle la Fnab.
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Michel Gendrier, vigneron près de Cheverny (pays de la Loire) et président de la commission de l’environnement à la Confédération des vignerons indépendants, voit se profiler un risque de prolifération des contaminations croisées, voire des dérives commerciales. Ces dérives, « on peut les entrevoir déjà : l’exploitation assied sa notoriété sur un hectare de vin bio mais produit tout le reste en non bio sur 50 hectares ». Quant à la mixité, elle est plus facile à réaliser sur des grands domaines ou dans des coopératives, qui peuvent faire tourner des unités indépendantes. Mais « si l’on veut un vrai développement du bio, la meilleure façon est de ne pas limiter l’épandage du cuivre à 4 kilos par hectare et par an », conclut-il.
« Avec la mixité, on sortirait de la guéguerre entre agriculteurs bio et conventionnels »
Laurent Brault : « Faire du bio c’est davantage que supprimer les produits de synthèse »
Le passage d’une exploitation au bio est une lourde opération sur le plan technique. « Elle suppose des équipements qui n’ont rien à voir avec des équipements en non bio. C’est difficile à amortir sur trois parcelles seulement », selon Laurent Brault, chargé de mission sur la HVE et le bio à la Confédération des vignerons indépendants. L’organisation professionnelle a un avis plutôt négatif sur la mixité. « Beaucoup de vignerons croient que la viticulture bio consiste seulement à se passer des produits de synthèse. C’est beaucoup plus complexe. Pour tenir sans produits de synthèse il faut conduire sa vigne de telle façon qu’elle développe ses résistances. Faire du bio c’est plus que faire de la bricole », estime-t-il. Pour se faire comprendre, il fait le parallèle avec la façon de se soigner en évitant autant que possible le recours aux médicaments « hard ». L’hygiène de vie est plus importante que le médicament : alimentation, sport, sommeil.