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Transformation laitière Xavier Paul-Renard : « La profession laitière doit jouer de sa force collective et se montrer plus transparente »

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Atla devait consacrer le 2 décembre sa convention annuelle à la place des produits laitiers dans la nutrition au quotidien. Son président, Xavier Paul-Renard, entendait à cette occasion appeler ses adhérents à jouer davantage de leur force collective et à se montrer plus transparents face au consommateur. Si les attaques des « anti-lait » se sont apaisées en 2004, l’interprofession oriente désormais ses actions et ses budgets vers la nutrition et la santé. Autre sujet de préoccupation des adhérents d’Atla : le devenir de la réforme de la loi Galland. Toutes les entreprises, y compris les PME, en tireraient avantage, affirme Xavier Paul-Renard. En revanche, celui-ci se montre très incertain sur l’évolution de l’environnement laitier mondial.

Agra Industrie : Pourquoi avoir choisi la nutrition pour thème central de votre convention ? Les attaques des « anti-lait » ont-elles trouvé écho auprès des consommateurs français ?

Xavier Paul-Renard : Au-delà des attaques des « anti-lait », qui après avoir atteint des sommets en 2003, se sont quelque peu apaisées, l’interprofession fait montre depuis quelques années déjà d’une volonté politique d’orienter ses actions vers la nutrition et la santé. L’inflexion est importante, elle exige de nouvelles orientations budgétaires. Non seulement nous renforçons nos efforts de recherche – nous travaillons de longue date sur la matière grasse, mais il nous faut explorer davantage les pistes que nous avons ouvertes –, il nous a fallu aussi réorienter la communication du Cidil. Cela n’a pas été chose facile d’élaborer de nouveaux messages après avoir mis en avant durant de nombreuses années le plaisir et la praticité.

La consommation des produits laitiers est fortement liée à l’image de sa matière première. Ors selon deux nouveaux baromètres que nous venons de créer, tournés vers le grand public et les médecins, et selon nos analyses des médias, il apparaît que le lait et les produits laitiers jouissent d’une bonne image auprès de 85 % des Français. Restent 15 % de personnes qui émettent des doutes, et ce chiffre est loin d’être négligeable.

A.I. : Comment réagissez-vous aux prises de position du ministère de la Santé, défavorables à la matière grasse laitière ?

Xavier Paul-Renard : Le ministère dit tout et n’importe quoi à ce sujet. Au vu de la baisse du nombre des infarctus et de la progression du diabète, il y a fort à parier que d’ici quelque temps, l’indice glycémique attirera davantage son attention que le cholestérol. Tout est affaire d’équilibre : les sommes astronomiques consacrées depuis plus de vingt ans par les Etats-Unis à la promotion du low-fat, ont abouti au phénomène inverse. De même, l’enrichissement en nutriments peut entraîner des effets pervers. Tel semble être le cas pour les phytostérols lorsqu’ils sont ingérés en quantités trop importantes.

Quant aux affirmations des « anti-lait », elles ne reposent sur aucune donnée scientifique sérieuse. Tout ce brouhaha perturbe les consommateurs et fait l’affaire d’autres métiers qui poussent leurs pions sur nos territoires. Cela est vrai en particulier des eaux minérales et des fruits et légumes qui revendiquent des apports équivalents en calcium. Tous les produits agroalimentaires, y compris les moins indispensables, se sont approprié le positionnement de variété et d’équilibre que nous avons cultivé de longue date. Ils se le sont approprié pour justifier leur place dans l’alimentation. Au travers de notre nouvelle communication, nous inscrivons les produits laitiers dans l’équilibre alimentaire, arguments scientifiques à l’appui avec un nouveau concept de régénérescence du corps basé sur les atouts spécifiques du calcium laitier.

A.I. : Quels messages souhaitez-vous au juste transmettre à vos adhérents ?

Xavier Paul-Renard : Nous souhaitons les appeler à jouer davantage encore de leur force collective, mais aussi à se montrer plus transparents face au consommateur. Après le gros travail réalisé sur le salage dans les fromageries, nous les encourageons, par exemple, à porter sur les étiquettes le pourcentage de sel que renferment leurs produits. Parallèlement à la promotion des bonnes pratiques, nous allons continuer à proposer, collectivement, des projets d’évolutions réglementaires, qui nous semblent indispensables.

A l’opposé d’autres métiers qui ne cessent de réclamer le « laissez faire », la profession laitière a une culture de la réglementation liée, sans doute, à sa fonction de transformateur. C’est elle qui a voulu la mention sur l’étiquette du traitement thermique du lait, ou du taux de matière grasse sur le poids total des fromages, ce qui constitue une véritable révolution. Pour l’heure, nous nous penchons sur le projet de directive européenne d’étiquetage des acides gras trans. Nous visons à être là aussi une force de propositions.

Enfin, près avoir apporté notre pierre au Plan national nutrition santé, nous espérons nouer le dialogue avec le ministère de la Santé. Je rappellerai simplement que la consommation de matière grasse laitière, qui représente le quart de la consommation totale de matières grasses, est restée stable au cours des dix dernières années.

A.I. : A propos des relations industrie-commerce, quel est votre sentiment sur le devenir de la réforme de la loi Galland proposée par Nicolas Sarkozy ? Que pensez-vous de l’imbroglio actuel ?

Xavier Paul-Renard : A lire les médias, les positions des industriels, et en particulier des PME, m’apparaissent pour le moins incohérentes. Les entreprises n’ont jamais voulu remettre à plat la loi Galland, ni en peser les véritables avantages et les inconvénients. Certes, le sujet est complexe et – il faut bien le reconnaître – la compréhension d’un intérêt bien partagé s’est installée entre les commerciaux et les acheteurs. Industriels comme distributeurs trouvaient leur compte dans les négociations. Sans compter que le calme plat régnait sur la gestion des prix de vente consommateur. Une seule ombre figurait au tableau : l’augmentation régulière des prix qui a rendu nos marques plus chères que partout ailleurs dans l’Union européenne. Depuis trois ans, l’Ania s’est saisie du problème, et si son interprétation de la recommandation Ania/FCD a été inapplicable par les distributeurs, cela signifie simplement que nous n’avions aucunement envie de changer nos pratiques. L’administration est donc venue se poser en arbitre dans nos contradictions internes.

Aujourd’hui, les PME disent leur crainte d’une réforme brutale. Elles jugent de leur intérêt de rester dans le cadre de la loi Galland pour préserver leurs marques propres. Elles sont pourtant confrontées à un système peu lisible puisqu’elles ignorent le niveau de marges arrière consenti par les grandes concurrentes, et les contreparties offertes par les distributeurs. Dans un système simplifié, elles sauront où se situe le marché et pourront mieux positionner leurs marques face à leurs concurrents. Quant à celles qui fabriquent des marques de distributeurs, elles ne peuvent espérer que les prix des MDD continueront d’être tirés vers le haut par les marques. Sous l’effet de la concurrence du maxidiscompte et des premiers prix, qui deviennent les nouveaux référents, ces prix fléchissent déjà. Dès lors que les MDD risquent de perdre des parts de marché, quel intérêt pour les PME de se maintenir dans le cadre de la loi Galland ?

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A.I. : Etes-vous néanmoins d’accord avec l’idée d’une application progressive de la réforme ?

Xavier Paul-Renard : Il ne faudrait pas prolonger trop longtemps une situation intermédiaire, trouble, dans laquelle chacun sera tenté d’interpréter à sa manière les nouvelles dispositions. Plus nous patienterons, plus le nouveau système peinera à se mettre en place. Deux années d’adaptation semblent suffisantes, pour repartir sur de bonnes bases à compter de 2007.

A.I. : Vous semblez donc avoir bon espoir en l’application de la réforme ?

Xavier Paul-Renard : De mon point de vue qui est purement économique, toutes les entreprises tireront avantage de la réforme. Brandir le spectre des difficultés à venir pour les PME est pure démagogie. En revanche, on peut critiquer l’accord du 17 juin, qui a été une mesure pire que le contrôle des prix.

A.I. : Les menaces de guerre des prix et destruction d’emplois vous semblent-elles peu réalistes ?

Xavier Paul-Renard : Nous ne pouvons pas imaginer de conserver un système, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe. Si nous restons maîtres de nos tarifs, il n’y aura pas de guerre des prix. Nous devons absolument garder cette maîtrise. Aux distributeurs de faire leur métier de commerçants ! Il est impensable qu’ils appliquent les mêmes marges unitaires sur des produits qui tournent bien et d’autres à plus faible rotation. De même, une saine concurrence doit s’instaurer entre eux. Reste à trouver un garde-fou, une nouvelle définition du seuil de revente à perte, ce qui pourrait être chose faite – en tout cas, nous l’espérons – au courant de 2005.

A.I. : A propos de l’accord sur le prix du lait, pensez-vous que le système de « serpent monétaire laitier » Agra Industrie n°77 du 9 septembre 2004 sera une réponse satisfaisante aux impératifs des entreprises pour les trois années à venir ?

Xavier Paul-Renard : Le nouvel accord national repose, comme le précédent, sur la prise en compte des index des produits industriels et de cotation des fromages exports, qui absorbent 50 % du lait collecté. Le dispositif est complété par un troisième index, qui prend en compte l’écart de compétitivité avec l’Allemagne. Nous n’avons pour l’heure trouvé aucun indicateur susceptible de mesurer de manière satisfaisante l’évolution de la marge d’exploitation des PGC. Dans ce contexte, nous verrons si l’écart de compétitivité équivaudra à l’ajustement de l’évolution de nos produits de grande consommation.

En réalité, nous nous trouvons actuellement dans une situation ubuesque avec une offre de lait européenne plus limitée, des cours moins mauvais et donc une conjoncture a priori plus favorable. Or, la valorisation des PGC diminue plus vite que ne baisse le prix du lait.

Nous devons prendre conscience qu’après avoir bénéficié depuis 1997 d’un système franco-français, plutôt protégé, nous sommes désormais accrochés au marché européen, qui lui-même va s’ouvrir sur le marché mondial avec la disparition des restitutions et l’évolution des contingents. A court terme, nous ne disposons d’aucune visibilité, et pour le long terme, nous devons bien nous rendre à l’évidence : alors que le prix du lait dépendra de l’équilibre mondial, nous ignorons sur quelles bases se fera cet équilibre.

A.I. : Est-ce à dire que les prévisions qu’avait dressées Atla pour l’horizon 2010 ne sont plus d’actualité ? Quelles évolutions constatez-vous depuis un an ?

Xavier Paul-Renard : Effectivement, alors que nous nous interrogions sur l’accès au marché européen, nous avions estimé, en 2002, que les disponibilités mondiales n’excèderaient pas à la fin de la décennie 60 000 tonnes pour le beurre et 30 000 tonnes pour la poudre. Cette évaluation nous avait permis de relativiser les risques. Nous n’avions cependant pas prévu le ralentissement de la production en Océanie, pas plus que l’accélération de la demande de certains pays du Moyen-Orient, ou de la Russie, dont les achats sont favorisés par la flambée des cours du pétrole et la faiblesse du dollar. Et que dire de l’évolution des achats de la Chine ! Nouvellement consommatrice de produits laitiers, elle a, entre 2001 et 2003, accru ses importations de 80 000 tonnes pour les poudres de lait, de 40 000 tonnes pour le lactosérum et de 10 000 tonnes pour le beurre ! Et elle a, semble-t-il, poursuivi sur sa lancée en 2004. Nous pourrions donc être amenés à revoir à la baisse nos prévisions.

A.I. : Pour ce qui est des PGC en Europe, comment expliquez-vous la baisse de leur valorisation ?

Xavier Paul-Renard : Le phénomène est surprenant. Le recul des prix de l’emmental et du lait de consommation correspond à une baisse du prix du lait d’environ 6 %, bien supérieure à la baisse réelle. J’observe simplement qu’en Allemagne, le maxidiscompte négocie ses prix en fonction de la baisse des prix de soutien. Encore une fois, notre visibilité est excessivement réduite d’autant que beaucoup de questions restent en suspens sur les négociations à l’OMC, sur le rythme d’élimination des restitutions, et dans une moindre mesure, sur l’ouverture des contingents.

A.I. : Dans ce contexte d’incertitude, comment se portent les entreprises ?

Xavier Paul-Renard : Au vu des données du Crédit agricole, en 2003, la laiterie France dans son ensemble n’a pas connu, en moyenne, de rupture par rapport aux années précédentes. En revanche, des ruptures fortes se font jour en son sein, depuis 2002, suivant les mix produits.