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Recherche > Yvon le Hénaff, directeur général d’ARD : « Un projet de recherche de valorisations non alimentaires pour les produits de l’agriculture »

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Créée en 1989 par les coopératives céréalières et sucrières de Champagne Ardennes, ARD (Agro-industrie Recherches et Développements) sonde des marchés de « niche », à forte valeur ajoutée. Dans son sillage sont nées Soliance spécialisée dans la cosmétique et Bio Attitude dans la détergence.

Agra Industrie : La création par des coopératives d’une structure de recherche telle qu’ARD demeure une expérience unique. Comment en a germé l’idée ? Pourquoi n’a-t-elle pas fait d’émules ?

Yvon le Hénaff : ARD est née en 1989 du rapprochement de plusieurs coopératives céréalières, réunies dans l’union Céréales Recherches et Développements (CRD), et de coopératives sucrières, adhérentes de Sucre Union. Toutes souhaitaient travailler ensemble à la recherche de valorisations non alimentaires pour leurs produits et co-produits. Implantées en Champagne-Ardennes, donc très éloignées des ports, leur objectif est de transformer leur matière première localement pour limiter les volumes destinés à l’exportation. Elles sont conscientes aussi que la transformation, dans leur région d’origine, des matières premières en produits alimentaires, constitue un débouché de masse, mais limité en croissance. Elles ont donc souhaité mettre en œuvre un projet volontariste, qui, il est vrai, n’a pas été reproduit dans d’autres régions. Il faut dire que ce monde agricole coopératif est apparu après la Deuxième guerre mondiale lors du défrichage de la Champagne « pouilleuse », et qu’il a très vite intégré la culture de la première transformation, créant, entre autres, Malteurop, et plus récemment le premier meunier européen, Nutrixo.

A.I. : Quelles ont été les premières pistes explorées par ARD ? Ses domaines de recherche ont-ils évolué dans le temps ?

Yvon le Hénaff : Quand ARD s’est lancée, elle a approché des marchés de « niche », à forte valeur ajoutée, avec l’idée que les nouveaux débouchés crédibiliseraient sa démarche, et participeraient naturellement au financement des recherches à venir. Ainsi, elle a mis au point un hydratant de peau, que d’autres sociétés fabriquent à partir d’extraits de crêtes de coq, et qu’elle obtient, pour sa part, par fermentation de glucose dont elle tire l’acide hyaluronique. La deuxième innovation est issue d’une demande du marché et d’un grand groupe de cosmétique. Obtenue par bioconversion, la molécule en question, la Dihydroxy-acétone, entre dans la fabrication d’auto-bronzants. Ces deux molécules ont présidé à la naissance de la société Soliance, qu’ARD contrôle à 95 %, et qui a pour clients les formulateurs de produits cosmétiques. Dans un deuxième temps, ont été engagés des travaux sur la valorisation du son et de la paille de blé, qui ont été focalisés sur les hémicelluloses. Après hydrolyse, ces constituants donnent des sucres à cinq atomes de carbone (C5), à partir desquels nous produisons des tensio-actifs, que nous avons brevetés. Ceux-ci entrent dans la composition d’émulsionnants commercialisés par Soliance, mais aussi dans des détergents conçus initialement pour le monde agricole, et qui sont en passe de trouver des applications plus larges en détergence industrielle et ménagère. Ces tensio-actifs constituent une réelle innovation sur le marché des détergents, en ce qu’ils sont biodégradables et non irritants. Pour les commercialiser en détergence agricole, la société Bio Attitude a été créée.

A.I. : Comment travaillez-vous ? Avez-vous conclu des partenariats pour vous aider dans vos recherches ? De quel budget et de quels effectifs disposez-vous ?

Yvon le Hénaff :Notre savoir-faire dans le domaine de la fermentation a été développé en partenariat avec plusieurs centres de recherche du CNRS. Pour ce qui est des tensio-actifs, nous nous sommes appuyés sur des partenariats avec l’université de Reims, l’Ecole nationale supérieure de chimie de Rennes et plusieurs centres publics de recherche. En interne, ARD compte 52 salariés à durée indéterminée, et en incluant les apprentis, stagiaires, thésards et post-doctorats, une soixantaine de personnes au total. Elle dispose d’un budget de 4 millions d’euros par an, en augmentation régulière.

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A.I. : A ce budget s’additionnent des investissements dans la production. Les adhérents des coopératives actionnaires d’ARD soutiennent-ils la démarche ?

Yvon le Hénaff : Ils la comprennent bien, car nos produits trouvent des clients, même si les volumes restent, pour l’heure, encore marginaux. En tout cas, ils espèrent que nos ventes deviendront à terme significatives. Soliance, pour laquelle nous avons investi dans un outil en 1994, affichait à la fin de son dernier exercice, au 30 juin 2003, un chiffre d’affaires de 7,1 millions d’euros et vise désormais 9 millions d’euros. Quant à Bio Attitude, elle est en quelque sorte une « jeune pousse », dont les ventes oscillent entre 200 000 et 400 000 euros.

A.I. : Quels sont vos nouveaux axes de travail ?

Yvon le Hénaff :Nous lançons actuellement plusieurs produits, en particulier une gélatine végétale, Soligel, qui est susceptible d’ entrer dans la composition de patch anti-cernes et dans la formulation de crèmes à la fraîcheur et au toucher intéressants. Un produit dérivé de Soligel, Eladium, peut être formulé en boîte de pétri, et être utilisé dans les contrôles qualité des industries alimentaire et pharmaceutique. Enfin, vient de s’achever un projet mené au niveau européen pour la fabrication de résines à base d’huiles végétales époxydées. Ces résines ont des domaines d’application très larges, puisqu’elles peuvent être utilisées dans les métiers du bois, dans la sellerie, l’aéronautique, l’électronique ou encore dans la fabrication de plastiques de loisirs pour la production de VTT ou de planches de surf. Nous abordons la phase de recherche de partenariats avec des industriels que de tels produits, faits à partir de carbone renouvelable et peu toxiques, pour l’environnement intéressent.

A.I. : Quelle réflexion vous inspirent les problèmes actuels de la recherche publique ?

Yvon le Hénaff : Nous travaillons en bonne entente avec les laboratoires de recherche publique. Cela étant, compte tenu de la diminution des fonds publics qui lui sont dédiés, il devient difficile de prévoir des programmes ambitieux, qui nécessitent, pour partie, des aides de l’Etat.