Contestées par les syndicats agricoles, les données sur la recette agricole montrent de grands écarts entre secteurs de production. Autour d’une moyenne de 9,3% de hausse de la valeur ajoutée par exploitant en 2015, bon nombre de productions animales affichent des valeurs de production en baisse. Sur le moyen terme, la croissance est lente mais volatile. Une situation défavorable à l’investissement agricole.
Pas besoin de statistiques pour savoir que l’année 2015 a été extraordinairement difficile pour certains domaines dont surtout les secteurs de l’élevage. Les données du revenu agricole pour l’année passée confirment le phénomène. Si la hausse moyenne de la valeur ajoutée par exploitant (actif non salarié) a progressé de 9,3%, (4,8% si l’on tient compte des actifs salariés et non salariés) ce résultat cache une sensible progression pour plusieurs productions végétales et une dégradation de l’ensemble pour les produits de l’élevage. Le grand écart, en somme, qui confirme les difficultés récurrentes des secteurs de l’élevage et la grande volatilité des grandes cultures. Les syndicats agricoles n’ont pas manqué de fustiger une statistique qui est une moyenne cachant de fortes disparités selon les situations et les régions.
Pas de revenu par secteur
Echaudés par les années antérieures, les statisticiens restent prudents. Ils ne publient pas de données précises sur le revenu par secteur. Le « RCAI » ou résultat courant avant impôt par secteur de production n’est pas calculé, ou en tout cas divulgué.
Il n’empêche : les données concernant la valeur des productions agricoles donnent une première approche des performances par secteur. La valeur des productions végétales augmente de 2,5% et celle des productions animales est en baisse de 4,6%. Au sein même des végétaux, de grands écarts apparaissent entre le maïs qui s’affiche à -17,5% et les pommes de terre dont la valeur de la production progresse de 33%. Pour les productions animales, les gros bovins à viande semblent ne pas s’en sortir trop mal, à 2,2%, face au porc qui régresse de 6%
Ces données ne sont pas celles du revenu. Pour calculer celui-ci il faut déjà déduire les charges. Par chance, elles ont été plutôt sages l’an dernier. La valeur des aliments du bétail consommés a régressé de 3,5%, grâce au prix en baisse, surtout. Baisse également pour les engrais (-1%) et surtout pour l’énergie. Au total, une certaine atténuation de la rigueur des marchés grâce à des achats moins coûteux.
Phénomènes de marché
Cette sagesse des intrants n’empêche pas l’agriculture française de subir de plein fouet les phénomènes de marché. A l’exception très notable du blé tendre, les prix des grandes cultures ont progressé grâce à une offre qui s’est souvent réduite. Mais les producteurs de maïs, dont le volume de production a régressé de 25% se seraient bien passés de cette situation. De même pour les planteurs de betteraves dont la production a baissé de 7,3% selon les statisticiens. La situation est inverse pour le blé tendre : hausse sensible de la production (9,5%) entraînant une baisse des prix supérieure à 3%. C’est aussi ce qui s’est passé en production porcine où la hausse de production s’est accompagnée d’une baisse de plus de 7% des prix. Le maintien de l‘embargo russe sur les productions européennes a frappé dur. En production laitière, même si celle de la France a été sage, les prix ont durement ressenti les hausses de collecte dans les pays concurrents de l’UE. De fait, et bien que les données définitives sur le revenu agricole manquent, ces statistiques montrent à quel point l’Europe souffre d’une absence de régulation des marchés.
Subventions à l’exploitation en hausse d’un demi milliard d’euros
Les pouvoirs publics ne se sont pourtant pas fait faute d’intervenir en 2015. Les subventions à l’exploitation ont progressé d’un demi milliard d’euros, passant de 8,052 Mds en 2014 à 8,55 Mds d’euros. Le paiement de base qui était de 6,3 Mds en 2014 est maintenant divisé en un paiement de base de 4 Mds et un paiement vert de 2,19 Mds. L’ICHN a augmenté de 300 millions d’euros en absorbant la prime herbagère de 208 M€ qui a été supprimée. Le plan de soutien à l'élevage s'est traduit par 175 millions d'aides supplémentaires aux éleveurs tandis que les indemnités au titre des calamités agricoles augmentent de près de 100 millions. Les bonifications d’intérêt sont passées de 123 à 263 M€. Le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi) poursuit sa progression : il est estimé à 330 millions contre 220 en 2014. Quant aux aides liées aux produits, elles sont passées, selon l’INSEE, de 295 millions à 308 millions pour les productions végétales et de 794,5 M€ à 872,9 M€ en 2015 pour les productions animales.
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Peu de croissance à long terme
Toutes ces aides n’ont pas empêché, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus grave, la valeur économique de l’agriculture française de s’éroder. Ou en tout cas de peu progresser. L’INSEE estime que le volume de production a reflué l’an dernier de 1,6%. Ce n’est pas colossal, mais c’est une moyenne, tempérée par la performance de quelques productions, comme les pommes de terre ou les vins sans appellation.
Sur le long terme, le constant est préoccupant. Si l’on applique l’indice 100 à la valeur de chaque production en 2010, l’indice du blé tendre pour 2015 est à moins de 83, celui du maïs culmine à 84, les betteraves sont à moins de 90. Les fruits sont à 110 mais les légumes à 97. Les vins d’appellation sont à 132 et les vins courants à 125. La viande porcine est à 112 et les gros bovins à 117. Quant au lait, en cinq ans, la valeur de la production n’a quasiment pas bougé (indice 104). Cela signifie que sur le long terme, l’appréciation de la valeur de la production est faible et lente. Mais le problème majeur, aujourd’hui, est que cela passe par des stades de grande volatilité. D’où, pour les exploitants, une difficulté de se projeter dans l’avenir et donc d’investir dans son outil de production. Ces investissements ont chuté en 2013 et 2014 et se stabilisent, tout juste, en 2015. Alors même que des technologies nouvelles arrivent et que les efforts pour une agriculture plus écologique nécessiteraient d’investir.
FNSEA et APCA contestent la représentativité des chiffres de revenu
Dès la tenue de la Commission des comptes de l’agriculture, le 5 juillet, la FNSEA contestait le chiffre selon lequel le revenu de la ferme France aurait augmenté de 8% en 2015. Le syndicat conteste surtout le choix de ne plus afficher de résultat par production. Selon la FNSEA, « cet indicateur macroéconomique ne peut être assimilé à un résultat d’exploitation et donc au revenu des agriculteurs ». De leur côté les chambres d’agriculture (APCA) évoquent l’évolution de 4,8% du revenu moyen par actif et de 9,3% par actif non salarié, données émanant de l’Insee. L’APCA parle d’une « incompréhensible hausse du revenu agricole » et considère qu’il s’agit d’une agrégation de résultats sectoriels très contrastés. Elle regrette également l’absence de résultats sectoriels.
Des moyennes qui masquent les disparités selon la Confédération paysanne et la CR
Si les comptes provisoires de l’agriculture «font état d’une légère amélioration globale», «la globalisation des résultats masque les disparités existantes» relèvent aussi bien la Confédération paysanne que la Coordination rurale (CR) dans leurs communiqués respectifs du 5 juillet. Depuis 1980, les volumes de production agricole ont augmenté de 30%, «et les prix ont chuté de 40% dans le même temps» souligne la Confédération paysanne. «Les paysans produisent donc toujours plus, voient leur revenu s’effondrer, continuent à disparaître (-1,9% en 2015), et l’alimentation poursuit sa dégradation», continue le syndicat. De son côté la CR constate qu’«il ne faut pas être sorti de Polytechnique pour comprendre que les milliards d’euros d’aides à l’agriculture et au développement rural seraient bien mieux utilisés pour réguler les productions et les marchés. Au final, avec le budget consacré aux aides actuelles, on arriverait même mieux à rémunérer les agriculteurs à ne rien faire !». Elle demande donc à réformer la PAC d’urgence. L’Organisation des producteurs de grains (OPG), membre de la Coordination rurale, dénonçait, dans un communiqué du 6 juillet, « un optimisme illusoire sur la situation des grandes cultures », au sujet des comptes de l’agriculture.
Orama réclame l'allègement d'une ponction dans les aides Pac
Orama (producteurs de grandes cultures) a réclamé le 6 juillet l'allègement d'une ponction dans les aides Pac, jugeant le revenu agricole 2015 diffusé la veille « décalé de la réalité ». « Alors que les circonstances climatiques du printemps auront un impact important sur les récoltes 2016 et aggraveront encore (la) situation de revenu, Orama demande à nouveau au ministère de l’Agriculture de diminuer de 10 à 5 % en 2017 - et non de l’augmenter à 15 % - la ponction pratiquée en France sur les paiements Pac ordinaires au nom du financement des paiements dits redistributifs », selon un communiqué. L’organisation répète que le revenu moyen des producteurs de céréales et d’oléoprotéagineux après cotisations sociales était « nul à négatif en 2015 après s’être déjà significativement dégradé en 2014 et auparavant en 2013 ».