Selon la caisse centrale de la MSA, 45 % des agriculteurs actifs auront le droit de prendre leur retraite dans les dix ans. Un défi immense d’accompagnement car, selon les experts, il faudrait préparer la transmission de son exploitation dix ans à l’avance, voire dès l’installation ! Faute de repreneurs, certaines fermes partent à l’agrandissement, des retraités restent agriculteurs ou font cultiver leur ferme par des entreprises de travaux agricoles. Et la valeur ajoutée diminue, estiment l’APCA et la FNSafer.
« Nous payons la dotation jeune agriculture (DJA) créée dans les années 1974 !, a lancé Raymond Vial, président de la Chambre d’agriculture de la Loire, lors d’une journée consacrée à la transmission, à l’APCA, le 21 novembre. Nous avons installé beaucoup de jeunes à cette époque. À nous de redresser les manches aujourd’hui ».
Alors qu’ils étaient, il y a encore quelques années, environ 10 000 par an à atteindre l’âge de la retraite, les agriculteurs seront « 15 000 à 16 000 » par an dans les prochaines années, rapporte Régis Jacobé, administrateur de la caisse centrale de la MSA. Autrement dit : « 45 % des agriculteurs actifs auront le droit de prendre leur retraite dans les dix ans », estime la MSA. Le problème est posé ! Un défi immense pour la profession, car les spécialistes présents lors de la journée estiment qu’il faut préparer la transmission de son exploitation dix ans à l’avance !
Des manques de moyen dans l’accompagnement
« Ça ne doit plus être un problème que l’on aborde à la retraite », a expliqué l’avocate Maria Bonon, rappelant que le problème se pose avec la même acuité dans le commerce et l’artisanat, et que les difficultés se concentrent sur les petites entreprises de zones rurales. « La transmission c’est une phase d’action, qui dure de un à deux ans, mais en amont, il y a une phase de réflexion qui dure de quatre à six ans, étaye Martial Pouzet, conseiller transmission à la Chambre d’agriculture de Charente. C’est dix ans avant la transmission qu’il faut travailler sur la transmissibilité ».
Le conseiller conduit une expérimentation sur un territoire de 900 exploitations autour d’Angoulème, où 500 exploitations doivent partir dans les dix prochaines années. « On prévoit seulement 100 reprises actuellement », rapporte-t-il, pointant des manques criants dans les moyens attribués à l’accompagnement de la transmission des exploitations.
Les cédants devront prendre des risques
Céder à un jeune agriculteur n’a rien d’évident, surtout lorsqu’il n’est pas de la famille ou du coin. « Avant, la transmission se faisait de père en fils, et l’agriculteur restait actif, explique Régis Jacobé. Aujourd’hui, une nouvelle famille arrive sur la ferme, c’est un grand changement ». L’augmentation de la valeur des fermes complique également la tâche.
De plus en plus, un cédant voulant installer un jeune devra prendre des risques, estime Martiel Pouzet : « Prendre sa retraite va être différent demain, le cédant devrait prendre des risques, servir de banque. Avant, l’outil valait 300 000 euros, le repreneur arrivait avec un chèque de 300 000 euros. Aujourd’hui les outils valent 600 000 euros, et quand le repreneur va voir la banque, il revient avec un chèque de 300 000 euros. Demain, il va falloir transmettre progressivement, ne pas vendre la totalité à la retraite ». Autre possibilité : que le jeune agriculteur aille chercher des partenaires pour investir, un sujet sensible. « Il faut falloir aller chercher des capitaux extérieurs, mais les agriculteurs doivent rester maîtres de la situation », prévient Raymond Vial.
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Des coopératives inquiètes pour leurs filières
Dernier frein bien connu à l’installation d’un jeune, la concurrence des agriculteurs en place. Si l’agrandissement a pu servir au développement de la valeur ajoutée de la ferme France, ce n’est plus le cas aujourd’hui, estiment la FNSafer et l’APCA (Chambres d’agriculture). « Nous sommes au bout du système où il suffisait de réduire le nombre d’exploitants en augmentant la taille de leurs fermes pour résoudre les problèmes », affirme Claude Cochonneau, le nouveau président de l’APCA. Et le défi de l’installation préoccupe jusqu’aux coopératives. « Nous sommes sollicités par des coopératives de toutes productions qui ont besoin de garantir l’approvisionnement, de s’assurer que ceux qui reprennent l’exploitation continuent la production, témoigne le président de la FNSafer Emmanuel Hyest. L’agrandissement tel qu’il existe aujourd’hui fait perdre de la richesse. Certes, les fermes seront toujours cultivées en France, mais le développement économique est intimement lié aux hommes ».
Emmanuel Hyest rapporte le cas d’agriculteurs de Normandie, qui reprennent des exploitations tous les deux ans. Le problème, pour la FNSafer, réside en ce que ces agriculteurs déjà en place ne paient pas les exploitations à leur valeur économique, mais bien au-dessus. Pour limiter l’inflation des prix des fermes, la FNSafer souhaite qu’une méthode d’évaluation économique des exploitations soit mise en place, et qu’une fourchette de référence puisse être publiée dans chaque région.
Dans la Beauce, des retraités qui « font faire » par une ETA
Dans la Beauce, témoigne l’ancien président de l’APCA Guy Vasseur, les freins à l’installation sont « le niveau des retraites et le développement d’une démarche où des centaines d’hectares sont cultivées par des entreprises de travaux agricoles ». Dans les zones céréalières, un nombre croissant de retraités n’installent pas de jeune, ni ne laissent partir leur exploitation à l’agrandissement, mais se contentent de « faire faire », c’est-à-dire faire cultiver ses terres par une entreprise de travaux agricoles (ETA), pour compléter leur pension de retraite. « Il faut réouvrir les relations propriétaire-fermier, plaide Guy Vasseur. Si on ne trouve pas de solutions, il y aura de moins en moins d’installations dans certaines régions. Et c’est la perte de la valeur ajoutée et de l’animation ». « Il faut faire le choix entre l’activité et la rente », analyse Emmanuel Hyest. Le sujet est brûlant. Il nécessitera de réouvrir le dossier du statut de l’agriculteur et de l’accès aux aides PAC, estime Régis Jacobé. Les agriculteurs – retraités ou non – qui font cultiver leurs terres par une ETA doivent-ils continuer de toucher les aides de la Pac ? La question est sur la table.