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Europe Après les quotas laitiers : les incertitudes d'un marché dérégulé

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La gestion de la production de lait, les quotas, doit être abandonnée en Europe au 1er avril 2015. A moins d'un an et demi de l'échéance, les organisations agricoles réfléchissent à la meilleure manière de gérer les volumes dans un marché dérégulé. L'idée d'un système assurantiel, tel que le propose le Farm Bill, la loi américaine, semble faire son chemin sur le long terme. Certains y pensent pour la prochaine réforme de la Pac en 2020. En attendant, les coopératives françaises misent sur les marchés internationaux pour se donner de l'air face aux prix bas imposés par la grande distribution.

ALORS que les États-Unis introduisent des mécanismes d'assurance des marges des éleveurs laitiers et de régulation dans le Farm Bill, leur politique agricole, l'Europe démantèle ses outils de gestion de la production, avec la sortie des quotas laitiers prévue le 1er avril 2015. Dans un marché libéralisé, les solutions toutes faites n'existent pas pour éviter d'éventuelles crises qui entraîneraient une chute des cours.

Grace au Farm Bill, les éleveurs laitiers seront indemnisés lorsque leurs marges tombent sous un certain seuil. Alors qu'un dispositif initialement prévu de régulation de la production en période de crise a été finalement rejeté, le système permet tout de même une gestion des volumes a minima.

Des assurances marges dans la PAC 2020 ?

L'idée séduit de ce côté de l'Atlantique : « Les choix faits dans le Farm Bill sont plutôt intelligents, on va travailler là-dessus mais on ne dit pas qu'il faut dupliquer ce modèle en Europe », expliquait Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), lors d'une conférence de presse à Paris, jeudi 30 janvier. « Nous souhaitons que la prochaine Pac, en 2020, soit plus ciblée sur l'accompagnement de la volatilité des marchés : il faut changer le modèle d'attribution des aides pour aller vers un système assurantiel de marges ».

Les Jeunes agriculteurs, qui ont organisé une session de travail sur l'après-quota du 23 au 25 janvier, semblent être dans le même état d'esprit : « Pour les jeunes, nous sommes en réflexion sur un système de filet de sécurité, de garantie des marges, qui peut être financé par l'argent public ou par l'interprofession. Les outils existent, il faut s'y préparer pour la Pac 2020 », explique Jérôme Chapon, vice-président des JA en charge du lait. « Pour l'ensemble des producteurs, on ne perd pas espoir d'obtenir un système de gestion de crise de Bruxelles », ajoute t-il.

Vers une gestion privée

Roger Waite, porte-parole du commissaire européen à l'agriculture Dacian Ciolos, douche ces espoirs dans un entretien accordé à Agra alimentation : « Le député européen Michel Dantin a essayé d'introduire, dans ses amendements lors du débat sur la réforme de la Pac en 2013, des outils de marché pour réduire la production de lait en cas de crise. Mais ses propositions ont été rejetées », assène-t-il, alors que le commissaire semblait favorable à une telle mesure.

La gestion des volumes devra donc se faire, d'une manière ou d'une autre, par le secteur privé. Dominique Chargé met en avant les spécificités des coopératives dans le domaine. Pour la FNCL, la sortie d'une économie administrée nécessite une plus grande implication des éleveurs dans les décisions prises pour leur outil industriel. « Les associés coopérateurs doivent participer au projet et à la stratégie de leur coopérative. Les choix qui seront faits seront ceux des coopérateurs, c'est à eux de définir quels seront les volumes mis en production par rapport aux marchés sur lesquels ils se seront positionnés ». Il explique que les éleveurs « doivent entrer dans une démarche d'entrepreneur », pour « produire en fonction des marchés et des capacités industrielles ».

Et pour éviter une surproduction, « il doit y avoir des règles qui permettent de ne pas dégrader le marché », ajoute-t-il, citant des mécanismes qui permettent aux coopératives d'inciter les éleveurs à ne pas produire plus qu'il n'y a de débouchés, comme des systèmes de prix différenciés selon les volumes ou de prix dissuasifs pour les volumes au-delà desquels la coopérative ne souhaite pas avoir de lait. Des outils qui existent, mais qui n'étaient pas utilisés du fait des quotas, explique la FNCL.

S'installer selon son projet économique

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Les Jeunes agriculteurs préparent de leur côté une nouvelle politique d'installation. Ils se félicitent d'avoir obtenu, début décembre, l'accord de FranceAgriMer pour que les conférences de bassin puissent, à l'avenir, émettre des recommandations et des propositions sur l'installation dans la filière lait. La modification doit être paraphée par le ministre, ce qui devrait intervenir « dans les prochains mois. « C'est un délai administratif », précisent les JA. « La conférence de bassin est l'instance la plus adaptée pour la concertation entre la filière, tous les acteurs économiques du territoire et les pouvoirs publics », justifie Jérôme Chapon. Il espère que ces conférences de bassin pourront permettre d'impulser une nouvelle politique d'installation après la sortie des quotas. « L'installation du jeune doit être en corrélation avec son projet économique, il ne doit pas subir l'historique des cédants mais aller chercher des contrats », développe t-il.

Changer la vision sur le prix du lait

Les mentalités doivent également évoluer, selon les coopératives, qui expliquent que « sortir des quotas implique nécessairement de sortir de la conception politique du prix du lait, reflet d'une économie administrée ». La FNCL demande de se référer à la « valeur du lait » : « La grille de lecture doit être revue sous un spectre plus large. Il ne faut plus s'attacher aux prix mensuels du lait, mais regarder la rémunération globale des coopérateurs », qui prend aussi en compte la rémunération du capital social investi dans la coopérative et les ristournes, des dividendes versés en fin d'année, explique Dominique Chargé.

Reste que le prix mensuel constituera le revenu des éleveurs qui livrent à des entreprises privées, et que les deux systèmes sont aujourd'hui fortement corrélés.

L'export pour s'affranchir de la grande distribution

Dans un marché libéralisé, c'est souvent la loi du plus fort qui s'applique. Et dans la filière laitière, même régulée, le plus fort est toujours la grande distribution. Alors qu'industriels et distributeurs sont en pleines négociations sur les prix des produits laitiers pour 2014, Dominique Chargé explique que « les discussions sont très difficiles, on est dans un rapport de force déséquilibré. Il faut faire comprendre aux distributeurs qu'il faut sortir de cette logique du prix bas, pour construire une chaîne de valeur ».

Pour s'affranchir d'une trop grande dépendance au marché intérieur, les coopératives misent sur l'export, en particulier vers l'Asie, où la demande de produits laitiers transformés est exponentielle. Sodiaal s'est par exemple associé au chinois Synutra pour construire une usine de poudre de lait destinée à la Chine, dans le Finistère.

Lait : la reprise de la collecte se poursuit en novembre

LA reprise de la collecte laitière amorcée cet été s'est poursuivie en novembre et décembre 2013, selon une note Agreste conjoncture publiée le 28 janvier (+3,8 % par rapport à novembre 2012 et, selon des estimations, +4,5 % par rapport à décembre 2012). « La revalorisation du prix du lait et l'augmentation du cheptel de vaches laitières dynamisent cette reprise de la collecte », analyse le service de la statistique et de la prospective du ministère de l'Agriculture. En novembre 2013, le prix du lait était supérieur de 55 euros les mille litres par rapport à l'année précédente. « Les régions de l'Ouest sont toujours les plus dynamiques », précise Agreste : + 8,5 % en Pays de la Loire, + 8,3 % en Bretagne et + 6,7 % en Basse-Normandie. Malgré cette reprise, le quota reste sous-réalisé, le déficit avoisinant le million de tonnes. Dans les pays du nord de l'Europe, la collecte reste très dynamique, avec un prix du lait payé aux producteurs très attractif (398 €/1 000 litres en Allemagne et 435 €/1 000 litres aux Pays-Bas et en Irlande). La hausse des disponibilités est essentiellement valorisée par l'industrie en poudres de lait, pour lesquelles la demande internationale est forte. La fabrication des produits de grande consommation (lait liquide, yaourts) est en retrait, à part les fromages à pâte pressée non cuite.

Les Banques alimentaires, en déficit de lait, incitent les producteurs aux dons

LES Banques alimentaires lancent un appel aux dons auprès des producteurs laitiers, alors que 10 millions de litres de lait leur manquent pour répondre aux besoins des bénéficiaires de l'aide alimentaire, affirment-elles dans un communiqué du 28 janvier. « Certains entrepôts des Banques alimentaires connaissent déjà des pénuries, les 5 200 associations partenaires du réseau ne peuvent plus distribuer de lait », expliquent-elles. Le lait et les produits laitiers représentent 30 % des denrées distribuées. Les Banques alimentaires rappellent qu'un nouveau dispositif fiscal pour les dons de lait aux associations caritatives a été validé par le gouvernement, permettant aux producteurs de bénéficier d'une réduction d'impôt de 60 % de la valeur de leur don. « Pour bénéficier de dispositif, les producteurs doivent notifier leur décision de don à leur laiterie et choisir une association caritative bénéficiaire, avant le 15 février 2014 », précisent-elles. Jusqu'alors, les éleveurs étaient incités à donner leurs dépassements de quota pour ne pas payer de pénalités, mais cette incitation est vouée à disparaître à la fin des quotas, en 2015. Mais dès à présent, le lait manque, car le quota n'est pas réalisé. Les Banques alimentaires expliquent être le 1er réseau d'aide alimentaire en France, distribuant plus de 200 millions de repas à près de 890 000 personnes.